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Vie de Saint Antoine de Padoue

Saint Antoine de Padoue
guérissant un jeune homme qui s'était amputé le pieds pour se punir d'avoir
frappé sa mère
CHAPITRE PREMIER
RADIEUSE ENFANCE
Saint François d'Assise, ce grand initiateur monastique du moyen âge, a laissé
une postérité plus nombreuse que les étoiles du firmament, une famille
spirituelle qui s'attache à reproduire ses vertus et continue, à travers les
âges, une mission toujours identique, populaire, pacifique et civilisatrice au
premier chef. Il nous apparaît, dans l'histoire, entouré d'une pléiade de
grands hommes et de saints qui lui font cortège sans l'éclipser. Mais, de tous
ses fils, celui qui a le plus hérité de son zèle apostolique comme de sa
douceur, est l'aimable Saint dont Montalembert a dit : " A peine le
Séraphin d'Assise a-t-il été prendre son rang devant le trône de Dieu, que sa place
dans la vénération et l'enthousiasme des peuples est occupée par celui que tous
proclamaient son premier né, saint Antoine de Padoue, célèbre comme son père
spirituel par cet empire sur la nature qui lui valut le surnom de thaumaturge .
"
Saint Antoine de Padoue, le contemporain et l'émule du patriarche des pauvres,
la perle de l'Ordre séraphique, telle est la belle et ravissante figure que
nous voulons dessiner dans ces pages.
Padoue eut l'honneur de l'enfanter à la vie de l'éternité, mais non à la vie du
temps. C'est loin de là, sous un ciel non moins fortuné, en face de l'Océan,
dans un royaume de formation alors toute récente, le Portugal, qu'il vint au
monde, sur le déclin du xiie siècle.
Les climats et les milieux ont leurs influences. Aussi nous semble-t-il
nécessaire, pour expliquer la trempe de caractère de notre Bienheureux et faire
connaître le point de départ d'une existence toute merveilleuse d'un bout à
l'autre de dire un mot de la situation politique du pays où s'écoulèrent ses
premières années.
Il est peu d'histoires aussi tourmentées que celle du, Portugal. Tour à tour
ravagé par les Vandales, les, Suèves, les Alains, les Visigoths, il était tombé
au viiie siècle au pouvoir des Arabes et avait gémi pendant quatre siècles sous
leur domination. Enfin vint un chevalier de race franque, Henri de Bourgogne,
allié aux rois de France et neveu d'Henri Ier, qui aida les souverains
d'Espagne à refouler les hordes musulmanes au delà des mers. Admirateur et
émule du Cid, il livra aux Almohades dix-sept batailles qui furent pour lui
autant de victoires, et mourut, couvert de lauriers, au siège d'Astorga (1112).
Son fils, Alphonse Ier, acheva l'œuvre de la libération, abattit l'empire
mauresque dans les champs de Castro-Verde, fut acclamé roi par ses troupes et
fit hommage de ses Etats au pape Innocent II, qui lui confirma le titre et les
droits de souverain, malgré les réclamations de l'Espagne (1142). Il ne
laissait aux sectateurs du Prophète que la pointe de la péninsule ibérique, la
province des Algarves. Il effaça peu à peu, par une administration aussi ferme
que sage, les traces d'une invasion à jamais abhorrée, remplaça les mosquées
par des églises et, pour perpétuer le souvenir d'une délivrance inespérée, fit
bâtir plusieurs monastères, entr'autres celui de Sainte-Croix de Coïmbre (1184)
et sa filiale, Saint-Vincent de Lisbonne (1147), qu'occupèrent les chanoines
réguliers de Saint-Augustin.
Coïmbre était la résidence de la cour. Une autre ville, " la reine des
mers ". comme, l'appellent ses habitants, Lisbonne, cité antique,
gracieusement assise sur la rive droite du Tage, port de mer où commençaient à
affluer les richesses de l'Orient et de l'Occident, s'apprêtait à lui ravir son
titre de capitale du royaume. Le peuple avait le génie des conquêtes ; ce petit
royaume était déjà florissant, et une fois affermi dans son indépendance, il
allait lancer sur toutes les mers ses flottes ombragées par la croix.
Ainsi le Portugal est né d'un acte de foi sur un champ de bataille ; ainsi il
grandit sous l'auguste protection du Pontife romain, dont il se déclare
hautement le tributaire et le vassal. Nation fière, jeune et pleine de vie,
" dont l'éternel honneur, selon le mot de Léon XIII, est de s'être
constamment laissé guider par une politique profondément chrétienne et d'avoir
toujours eu pour mobile principal, dans ses expéditions lointaines, l'extension
du règne de l'Évangile parmi les infidèles ". Toutes les qualités de la
race vont resplendir au front d'un héros, qui est la plus noble et la plus
haute personnification de l'âme de sa patrie. Ce héros, nous l'avons nommé.
C'est lui qui nous occupe d'un bout à l'autre de cet ouvrage ; il est temps de
le faire connaître.
Il naquit à Lisbonne, en 1195 , de parents, dont les chroniques contemporaines
parlent avec beaucoup d'éloges, mais sans jamais les désigner par leur nom.
" Ils appartenaient à la classe des nobles et des puissants ",
atteste le padovanais Rolandino. " C'étaient des personnages
vénérables" , ajoute l'auteur anonyme de la "Legenda secundo", ;
" justes devant le Seigneur et scrupuleux observateurs de ses
commandements ", déclare de son côté l'hagiographe limousin Jean Rigaud.
Là s'arrêtent les documents de la première heure, du moins ceux que nous
connaissons aujourd'hui, et le lecteur peut constater avec nous combien les
premiers historiens se préoccupent peu de répondre à nos interrogations sur les
ascendants et le nom patronymique du Saint. Les écrivains des âges postérieurs
ont tenté de combler cette lacune ; et c'est à ce sentiment qu'a obéi l'auteur
d'une légende anonyme du xive siècle récemment découverte, la légende
Benignitas, où nous lisons : " Le père du Bienheureux, chevalier du roi
Alphonse II , se nommait Martin, et sa mère, dona Maria, issus l'un et l'autre
de familles nobles." Dans l'impossibilité où nous sommes de contrôler ces
détails mentionnés pour la première fois par l'ouvrage en question, nous ne
pouvons les accepter que " sous bénéfice d'inventaire ".
On remarquera que nulle part, jusque-là, il n'est fait la moindre allusion à
Godefroy de Bouillon, ni à la maison de Lorraine. C'est Marc de Lisbonne, en
effet, évêque de Porto et chroniqueur du xvie siècle, qui le premier, parmi les
hagiographes, a lancé l'affirmation suivante, sans nous dire à quelles sources
il en avait puisé les éléments. " Le père du Bienheureux s'appelait Martin
de Bouillon, et sa mère, Thérèse Tavéra, tous deux de lignées antiques, tous
deux recommandables pour l'éminence de leurs vertus. " Assertion vite
enregistrée et développée avec plus de complaisance que de critique par Michel
Pachéco et par Emmanuel Azévédo, qui assignent pour chef, à cette branche des
Bouillon, un des chevaliers francs accourus, lors de la seconde croisade, au
secours d'Alphonse Ier et présents à la bataille de Zalaka. A leur suite, la
plupart des historiens français avaient embrassé de confiance une opinion si
flatteuse pour notre amour-propre national ; mais aujourd'hui, en l'absence de
tout fondement sérieux, la critique, une critique impartiale et sévère, la
relègue parmi les inventions postérieures à
La légende primitive se borne à nous peindre d'un mot la haute situation
qu'occupaient ses parents. " Ils habitaient, nous dit-elle, un somptueux
palais, proche de la cathédrale de Lisbonne. " Elle se tait absolument sur
leur nom, leurs origines et leurs illustrations ancestrales. C'est qu'aux yeux
de l'auteur anonyme qui l'a composée, homme de grand sens, après tout, leur
gloire la plus pure ne leur vient pas de leurs aïeux, mais de leur fils, cette
fleur de la chevalerie monastique, comme Godefroy de Bouillon est la fleur de
la chevalerie militaire. Un autre biographe, Jean Rigaud, insinue en passant
qu'ils n'étaient pas indignes de cette gloire. " On reconnaît les parents
à leur postérité, remarque-t-il, comme on connaît l'arbre à ses fruits, la
plante à sa racine. " L'éloge est suggestif dans son laconisme, et il nous
permet d'accepter plus facilement les conclusions des écrivains postérieurs,
Marc de Lisbonne, Surius, Wadding, lorsqu'ils nous dépeignent la physionomie
des deux époux : don Martin comme un vaillant chevalier, alliant le courage des
preux et la foi des croisés à la noblesse du sang; et dona Maria comme une
femme de caractère, joignant aux charmes de la jeunesse et aux grâces de
l'esprit ces qualités morales qui sont l'arôme et la joie des foyers, un cœur
généreux, une âme ouverte à tous les dévouements, une piété tendre et sincère,
" Oh ! l'heureux couple ! Oh ! les heureux époux ! " répéterons-nous
avec les chroniques médiévales. Heureux, parce que le ciel les avait choisis
pour être les instruments de ses miséricordieux desseins sur le xiiie siècle ;
heureux surtout, parce qu'ils se sentaient assez de courage pour remplir leur
mission.
Tous deux étaient rayonnants de jeunesse, tous deux pleins de confiance dans
l'avenir. Le ciel bénit leur union, dont notre Bienheureux fut le premier
fruit. C'est du moins ce qui ressort des textes comparés de la légende
primitive et de la biographie de Jean Rigaud. " Ses parents étaient à la
fleur de l'âge ", lisons-nous dans la première. — " Ils n'avaient pas
encore eu de fils y, ajoute la seconde. Notre Saint fut donc au moins l'aîné
des fils.
Le nouveau-né fut porté en grande pompe sur les fonts sacrés de la cathédrale,
où il reçut le nom de Fernando. Enfant de bénédiction, mais sans aucun de ces
présages ni de ces prodiges qu'on remarque dans la vie des saint Basile, des
saint Dominique, des saint François. Les abeilles ne déposèrent pas leur miel
sur ses lèvres ; sa mère ne fut pas troublée par des songes ; l'aile des
chérubins n'effleura pas son berceau. Seulement, dans la famille, l'allégresse
était débordante; gentilshommes et bourgeois s'associaient à une joie si
légitime, et la demeure du preux " chevalier d'Alphonse II "
retentissait de vœux qui pouvaient paraître hyperboliques et que la réalité
devait pourtant dépasser.
Bientôt, s'il faut en croire certains légendaires de basse époque, le foyer
s'agrandit de trois autres berceaux, un frère et deux sœurs : Pedro, Maria et
Féliciana. Nous nous bornons à transcrire ces détails dont la justification
nous échappe ; et poursuivant notre marche, nous allons pénétrer dans
l'intérieur de la maison prédestinée qui nous attire, pour essayer d'y
surprendre le mode d'éducation qu'employèrent les parents du Bienheureux.
On aime à se figurer dona Maria accomplissant en chrétienne les obligations de
sa tâche maternelle, façonnant peu à peu son fils à cette droiture de caractère
et à cette estime des grandes choses qui étaient alors considérées comme le
plus bel apanage de la noblesse ; ouvrant son intelligence à tout ce qui est
beau, récompensée dans ses efforts et souriant avec bonheur à l'éclosion d'un
talent qui, plus tard, étonnera l'Europe entière. Au fait, dans cette formation
première qui est l'œuvre et aussi le mérite de la mère, tout nous échappe, sauf
une note prédominante, et combien harmonieuse, dont les Frères-Mineurs nous
renvoient l'écho lointain : c'est la dévotion à
Le culte de
Enfant, il grandit à l'ombre d'un des sanctuaires privilégiés de Marie, la
basilique de Notre-Dame , où il a été baptisé. Religieux, il prend
Tout des mains de Marie ! Cette pensée trouve sa traduction dans une des
statues, la plus ravissante peut-être, de la basilique patriarcale. Le Saint y
est représenté en habit de clerc, soutanelle rouge et cotta plissée, aux pieds
d'une majestueuse image de
Radieux de grâce et d'innocence, prévenu des bénédictions du ciel, nature vive,
intelligence précoce, imagination ardente, vers l'âge de huit à neuf ans,
Fernando faisait déjà pressentir ce qu'il serait un jour. Ses parents, heureux
et fiers, n'eurent garde de laisser en friche un sol si riche et si fécond.
A cette époque, les monastères et les églises ne manquaient jamais d'ouvrir des
écoles où les grandes familles envoyaient de préférence leurs enfants. L'église
patriarcale de Lisbonne possédait un de ces établissements d'instruction
dirigés par des ecclésiastiques, où les exercices de piété s'alliaient à
l'étude des lettres. Fernand y fut envoyé.
Quelle était alors la matière de l'enseignement donné à la jeunesse portugaise
? Les chroniques médiévales n'y font aucune allusion ; mais nous ne croyons pas
dépasser les limites de la vraisemblance, en avançant que l'école épiscopale de
Lisbonne était fondée sur le même type que celle des pays voisins, et qu'en
Portugal, comme en France et en Angleterre, le programme comprenait la
grammaire, la rhétorique, la dialectique et le plain-chant.
Pendant un laps de temps que les légendes primitives ne déterminent pas,
l'enfant prédestiné suivit assidûment les cours de cette maîtrise. Alerte et
vif, comme on l'est à cet âge, gracieux sous le costume des clercs, heureux
lui-même de mêler sa voix fraîche et pure à celle de ses condisciples, plus
heureux encore de servir le prêtre au sacrifice auguste de nos autels, il
étonnait tout le monde par l'harmonique et précoce développement de toutes ses
facultés.
Mais l'homme est un être libre et il faut pour que sa liberté s'affirme,
qu'elle soit soumise à l'épreuve. Nul n'échappe à cette loi de
La version de Surius, empruntée à des documents " très antiques ",
mais que malheureusement il ne désigne pas, a pour elle, sinon la certitude, au
moins toutes les probabilités. A l'âge où s'éveillent les passions, une
tentation se dresse devant le doux adolescent, inattendue et sous les formes
les plus capables d'entraîner un cœur sensible dans les voies de la volupté. La
lutte qu'elle provoque, les violentes émotions qu'elle soulève, marquent la
première étape de sa carrière et décident de l'orientation de sa marche. Aux
clartés de ce duel entre le bien et le mal, il a mieux compris le but final du
terrestre pèlerinage, la nécessité d'y tendre, les périls de la route; il a
sondé du regard les bas-fonds du torrent fangeux où s'enlise la jeunesse, et il
s'en détourne avec effroi. Effroi bien légitime et qui se retrouve chez tous
les saints ! Ce qui les épouvante, c'est le mal.
Le récit de Surius concorde parfaitement, du reste, avec le texte des
chroniques primitives, qui dépeignent les effets, sans nous signaler la cause.
" L'enfance de Fernando, écrit Jean Rigaud, s'était écoulée calme et à l'abri
des orages sous le toit paternel. En ouvrant les yeux sur le monde, il fut
vivement frappé de deux choses : la fascination des jouissances matérielles et
leur instabilité ; et les réflexions sérieuses affluèrent dans son esprit.
"
Chaque jour effeuillait une de ses illusions, rapporte de son côté le plus
ancien de ses biographes ; chaque jour lui découvrait mieux les périls cachés
sous les dehors d'une société qui n'avait pour lui que des sourires et des
rosés. " O monde, s'écria-t-il un jour, tu mens à toutes tes promesses !
Ta force n'est qu'un roseau fragile, tes richesses qu'un peu de fumée, tes
plaisirs qu'un écueil où la vertu, fait naufrage ! "
Vainement faisait-on miroiter à ses yeux l'éclat des grandeurs assurées à sa
naissance et à ses talents. Patrimoine, titres et dignités civiques, que sont
tous ces hochets de la terre au regard d'une âme qui a, comme la sienne, le
vrai sens de la vie ? Il les dédaigna pour s'attacher à la poursuite de biens
meilleurs et plus durables. Il était de ces êtres prédestinés qu'une voix
intérieure pousse au désert. Il écoutait ; pourquoi résister ?
Enfin sa résolution est prise, ferme, irrévocable; il se consacrera au service
de Dieu. Il fait part de ses projets " à son père et à sa mère ",
dans une confidence intime dont Jean Rigaud ne nous transmet que le résultat.
Pour couper court à toute velléité de retour, " il abdique par écrit ses
droits à l'héritage qui lui était dévolu ". Cet acte juridique et la suite
du récit ne nous permettent pas de supposer que ses parents lui aient refusé le
consentement désiré. Chez eux, la foi parle plus haut que le cœur; ils
s'inclinent devant une vocation si manifeste ; et lui, libre de ses mouvements,
franchit à la hâte le seuil de la demeure paternelle, s'en va frapper à la porte
de l'abbaye de Saint-Vincent de Fora, dans la banlieue de Lisbonne, et
sollicite l'honneur d'y être admis, " attiré, nous dit
La vocation vient d'en haut, et les hommes comme les événements ne servent qu'à
la préparer, souvent à leur insu, quelquefois même contre leur gré. Heureux
celui qui est l'élu ! Heureux celui qui entend la voix du Créateur et se lève
au premier appel ! Fernando est un de ces élus, un des plus privilégiés, un des
plus fidèles. Son berceau est entouré de soins vigilants. Son enfance et sa vie
écolière sont faites d'amour et de piété, de respect et de tendresse pour les
parents, d'ardeur au travail et de dévotion à
CHAPITRE II
LE CHANOINE DE SAINT-AUGUSTIN
(1210 - 1220 ?)
C'était en 1210, " don Fernando avait quinze ans révolus : " l'âge
des rêves et des espérances ! Briser tous ces rêves, renoncer à toutes ces
espérances, quitter le toit paternel, une mère adorée, des amitiés, précieuses,
pour une nature aussi aimante que la sienne, le sacrifice était dur ! Il le fit
sans hésitation ni réserve, avec la spontanéité et l'énergie d'une âme qui
préfère l'héritage des saints à toutes les couronnes de la terre, et put redire
en toute vérité, avec le Roi-Prophète : " Le passereau et la tourterelle
se bâtissent un nid pour déposer leurs petits. Pour moi, Seigneur, vos autels
seront à jamais ma demeure, "
Le Prieur du monastère, don Gonzalve Mandez, l'accueillit avec bienveillance.
Nous avons ici un indice que les parents ne refusèrent pas leur consentement à
la vocation de leur fils ; car, peu de temps après, il revêtait, sans obstacle
et dans la plénitude de sa liberté, la robe blanche et l'aumusse des Chanoines
réguliers de Saint-Augustin. " Il le fit avec humilité et dévotion ",
ajoute son biographe. Deux mots bien riches dans leur concision; car ils nous
révèlent les sentiments intimes et les beautés d'un cœur tout pétri d'esprit de
sacrifice et d'amour de Dieu.
" Qui a donné son cœur a tout donné ", écrira-t-il plus tard. Il a
donné son cœur à Dieu ; il ne le reprendra pas, mais il ne laissera pas d'être
en butte à de terribles assauts dont les documents primitifs vont nous révéler
la nature.
Le monastère était tout près de Lisbonne, trop près. Cette proximité
permettait, entre le jeune chanoine et " ses amis ", une fréquence de
rapports qui n'était pas sans troubler la paix de sa cellule. Ces visiteurs —
que les vieilles chroniques qualifient " d'amis charnels ",
c'est-à-dire imbus de cet esprit du monde qui est en éternelle contradiction
avec l'esprit de l'Évangile, n'épargnaient rien de ce que peut suggérer
l'affection pour le ressaisir et l'arracher au cloître. Il résistait
victorieusement à toutes les attaques, à toutes les séductions ; mais sachant
par expérience que la lutte contre ceux qu'on aime finit par énerver les
caractères les mieux trempés, et ne voulant à aucun prix s'exposer à perdre le
trésor de sa vacation, il résolut de se dérober à leurs sollicitations
importunes et de chercher une autre tente pour s'y fixer. Il rencontra un
obstacle inattendu dans le refus de Gonzalve Mendez, " qu'avaient charmé
les rares qualités du fils de don Martin, ses talents, sa piété angélique, son
exquise amabilité ", et qui fondait sur lui les plus grandes espérances.
" Ayant enfin obtenu, à force de larmes et de prières, l'autorisation du
Père Prieur, il quitta, non la milice où il s'était enrôlé, mais le théâtre du
combat, non par caprice, mais dans un élan de ferveur, et se transporta au
monastère de Sainte-Croix de Coïmbre . "
L'abbaye de Sainte-Croix avait sur celle de Saint-Vincent de Lisbonne
l'avantage inappréciable d'être le berceau de l'institut augustinien. Là, on
respirait encore le parfum des vertus de saint Théotonio, son premier Prieur ;
là, étaient la source des traditions et les ossements des premiers fondateurs.
La discipline régulière, qui est l'âme de la vie cénobitique, y florissait, et
don Fernando y trouva ce qu'il cherchait : des frères, la paix et Dieu.
Qu'étaient exactement les Chanoines réguliers de Sainte-Croix, et quelle
formation religieuse don Fernando reçut-il chez eux ? Cette question a été
traitée avec une rare érudition par M. l'abbé Lepître.
" Le terme général de " Chanoine ", remarque-t-il, semble avoir
désigné, dans l'Église d'Occident, des clercs voués au service d'une église en
suivant une règle. Ils n'avaient pas tout d'abord les mêmes constitutions ;
mais au IIe concile de Latran, Innocent II ordonna que tous suivissent la règle
de saint Augustin (1139). Cette règle était ainsi dénommée, non qu'elle vînt du
grand docteur d'Hippone, mais parce qu'elle était basée sur ses deux discours
"De moribus clericorum suorum", et sur sa Lettre CCXI, adressée à des
Religieuses.
" Les prescriptions dont elle se composait étaient assez larges pour
permettre d'accorder beaucoup au ministère des âmes. Mais il était loisible aux
différentes communautés augustiniennes de compléter ces prescriptions, ou bien
encore de les spécifier et de les préciser. C'est ce qu'ont fait les
congrégations de Prémontré, de Saint-Victor de Paris et de Sainte-Croix de Coïmbre,
pour ne parler que de celles-là. Ce monastère avait été fondé en 1132 par D.
Tello, archidiacre du diocèse, et avait eu pour premier prieur saint Théotonio.
Les rois de Portugal et les souverains pontifes s'étaient plu à favoriser la
nouvelle congrégation. Sainte-Croix comptait, dès les premières années de son
existence, soixante-douze religieux; elle était exempte de la juridiction de
l'évêque, et elle avait sous sa dépendance plusieurs paroisses, en particulier
celle de Lercina. N'oublions pas que l'office des Chanoines réguliers, à
quelque congrégation qu'ils appartinssent, n'était pas seulement le service du
chœur, mais encore le soin du salut des âmes, dans l'église où ils se
trouvaient ou dans les paroisses soumises à sa juridiction. "Clericus
regularis mysteria Dei dispensat", est-il dit formellement dans leurs
constitutions. N'allons pas les considérer comme des moines ; ils étaient
regardés comme étrangers à l'état monastique... Ajoutons ici un trait
caractéristique de tous les chanoines réguliers ; ils étaient voués d'une
manière particulière à l'étude. Mais cette étude avait un but spécial : rendre
les sujets plus propres au service de Dieu et des âmes et les préparer, s'ils
avaient des aptitudes suffisantes, à remplir les fonctions pastorales dans
l'Église. Le monastère donnait une instruction élémentaire aux enfants qui
fréquentaient son école. Il la départissait plus abondante et plus complète aux
jeunes gens qu'il voulait garder, et il accordait des soins tout particuliers
aux chanoines qui se trouvaient mieux doués que leurs frères en religion.
" Sainte-Croix de Coïmbre était fidèle à l'esprit comme à la lettre de ces
constitutions. Comme le monastère de Saint-Ruf d'Avignon jouissait d'un renom
bien établi de ferveur, elle avait envoyé l'un de ses membres, le prêtre
Pierre, pour en étudier les usages et les faire connaître à ses frères.
Celui-ci, par deux fois, fit un assez long séjour à Saint-Ruf, en examinant ce
qui pouvait manquer à son couvent sous le rapport de la régularité ou de la
doctrine. Il est dit que la seconde fois il avait rapporté un Capitulaire, la
manière de chanter les antiennes, le Commentaire de saint Augustin sur saint
Jean ainsi que sur certaines questions des Évangiles selon saint Mathieu et
saint Luc, l'Hexameron de saint Ambroise, avec son Pastoral et son livre sur
" Pour mieux faire connaître encore le milieu où Fernando vécut, tant
qu'il demeura chez les chanoines réguliers, rappelons en deux mots ce qu'avait
été saint Théotonio", le premier prieur de Sainte-Croix. Il avait dû
laisser dans son monastère une trace non encore effacée, puisqu'il l'avait
gouverné pendant vingt ans avec une sagesse qui faisait l'admiration de tous.
Le roi Alphonse Ier ne partait jamais pour une expédition sans se recommander à
ses prières. Les séculiers se présentaient souvent à sa porte pour être admis à
le voir. Mais cette faveur leur était rarement accordée, le saint Prieur
redoutant l'intrusion du monde dans sa communauté. Saint Théotonio entretenait
des relations d'amitié avec saint Bernard, et sur la fin de sa vie, il aimait à
s'appuyer sur un bâton qu'il avait reçu de l'abbé de Clairvaux. "
Ecole de ferveur et de perfection, l'abbaye était en même temps, grâce aux
libéralités du roi de Portugal, un centre de culture littéraire, un véritable
foyer de lumière rayonnant sur tout le royaume et acheminant peu à peu les
esprits vers la création de la célèbre Université de Coïmbre. Don Fernando put
donc se livrera loisir, et plus facilement qu'à Lisbonne, à son attrait pour la
science sacrée. Il est difficile d'admettre qu'il n'ait pas au moins parcouru
les classiques latins alors en vogue dans les écoles, Boèce, Virgile, Ovide ;
mais dans tous les cas, la théologie, les Pères de l'Eglise, les gloses
scripturaires, l'histoire, la controverse, eurent ses préférences ; et le Livre
par excellence,
Quand le térébinthe trouve un terrain propice, il y plonge ses racines et étend
au loin sa verte et puissante ramure. Le cloître de Sainte-Croix était pour le
fils de don Martin ce terrain propice. Son beau talent s'y développait à
l'aise. Nous disons son beau talent; car la nature l'avait richement doté. Sa
mémoire était prodigieuse. Tous les trésors de la science s'y entassaient sans
effort, sans confusion. " Il retenait tout ce qu'il lisait ",
remarque son historien. En face d'une si vaste érudition unie à une si grande
jeunesse, ses maîtres ne cachaient pas leur admiration. Elle se traduisait par
une appréciation qu'ils insérèrent plus tard dans les archives du monastère et
que nous enchâssons comme une perle précieuse dans notre récit. " Don
Fernando, écrivent-ils, était un homme fameux, un esprit cultivé, un religieux
d'une sainteté éminente. "
Tant d'avantages déterminèrent ses supérieurs à le présenter aux Ordres sacrés.
Quel jour, en quelle année fut-il promu au sacerdoce ? Quelles furent les
impressions de cette inoubliable journée ? Ses genoux tremblèrent-ils, sa voix
fut-elle étouffée par l'émotion, lorsqu'il monta pour la première fois à
l'autel ? Tout ici échappe à nos investigations. La "Chronique des
vingt-quatre Généraux" et le bréviaire des Chanoines réguliers du Portugal
affirment qu'il était prêtre en 1219 ; le Bréviaire romain le nie. La cause est
toujours pendante et ne paraît pas près d'être jugée. Question bien secondaire
après tout et dont nous ne voulons retenir qu'un point : c'est qu'en l'année
,1219, la formation intellectuelle de don Fernando est terminée. A son tour de
paraître en public ; à son tour d'instruire les hommes de sa génération.
Seulement, ce ne sera mi à Coïmbre ni dans aucune ville du Portugal, ni sous la
robe des disciples de saint Théotonio, qu'il déversera les trésors de doctrine
amassés à l'ombre des cloîtres augustiniens.
CHAPITRE III
VOCATION FRANCISCAINE
(1220 ?)
A l'heure des plus violentes attaques du manichéisme, le pontife qui présidait
aux destinées de l'Église, Innocent III, avait un songe bien propre à le
consoler et qu'il prenait plaisir à raconter aux cardinaux réunis autour de
lui. " Il me semblait, leur disait-il, que la basilique de Saint-Jean de
Latran chancelait sur ses bases, et je m'efforçais vainement d'en conjurer la
chute, lorsqu'un homme pauvre et chétif s'avança et la soutint de ses épaules.
"
Cet homme pauvre et chétif, disons mieux, cet homme providentiel, le plus extraordinaire
qui ait paru dans l'Église depuis les temps apostoliques, est saint François
d'Assise.
Fils d'un riche négociant, il s'était dépouillé de tout, pour suivre de plus
près le Christ humilié et anéanti. Fondateur d'Ordre, il avait adopté le costume
des pâtres de l'Ombrie, et il s'en allait à travers l'Italie, consolant les
déshérités de la terre, les petits, ceux qui souffrent, et prêchant à tous la
paix et la réconciliation. Ame de feu qu'entraînaient trois sublimes passions :
Dieu, l'Église et la pauvreté ! Il était fou d'amour, d'un amour sans mesure
pour Dieu, d'une tendresse exquise qui s'épanchait à flots sur toute la
création. L'agneau était son frère, la pâquerette sa sœur, le rossignol un ami
avec lequel il alternait, toute une nuit, les louanges du Créateur. Fatigué le
premier, il disait au Fr. Léon : " Donnons à manger à notre frère le
rossignol ; car il le mérite mieux que moi. "
Cet amant de la nature était en même temps un puissant réformateur. Nul n'eut
plus que lui le sentiment des besoins et des maux de son époque, l'intuition
des remèdes les plus efficaces, le courage de les appliquer, parce que nul
n'aima plus que lui. Pour arrêter les peuples sur le chemin de l'apostasie, il
créa le moine-apôtre et le lança à la conquête des âmes, avec la même hardiesse
que saint Bernard avait lancé ses moines-chevaliers à la conquête des saints
Lieux. Des âmes ! Il voulait des âmes ! Son zèle ne connaissait ni races ni
frontières ; les nations infidèles en étaient l'objectif, aussi bien que les chrétientés
de l'Europe.
" Sachez, déclarait-il au cardinal Hugolin, en parlant des contrées
d'outre-mer, sachez que le Seigneur a choisi les Frères-Mineurs pour propager
l'Evangile en tout lieu, et qu'ils lui gagneront une infinité d'âmes. " Il
avait en pensée, quand il s'exprimait avec cette confiance dans l'avenir, la
vision symbolique où Dieu lui avait montré un palais de toute magnificence en
lui disant : " C'est pour toi et tes soldats. "
Une conquête, un palais, des soldats ! Dans cette apparition, n'était-ce pas le
Très-Haut lui-même qui l'avait désigné comme le porte-drapeau de la
civilisation chrétienne ? Et à ce titre, ne devait-il pas l'exemple à ses
disciples ? Il le comprit de la sorte, et leur ouvrant son cœur, il leur fit
part de son dessein et de ses espérances : " Il subjuguerait par la seule
force de la persuasion ces Musulmans, Sarrasins et Maures, que ne pouvait
dompter la lance des rois chrétiens. " C'était bien la guerre sainte qu'il
leur prêchait; c'était bien une croisade, mais une croisade à part — plus noble
encore et plus divine que celle des preux bardés de fer — avec la croix pour
unique armure, la conversion d'un peuple ou le martyre en perspective, et le
ciel pour récompense ! Magnifique projet !... Quelle transformation dans l'histoire
des peuples, si le succès avait couronné ses efforts ! Dès l'année 1213,
c'est-à-dire quatre ans après la fondation de son institut, il poussait une
pointe jusqu'à l'ouest de la péninsule ibérique, jusqu'à Saint-Jacques de
Compostelle, pour passer de là en Afrique. La maladie venait déjouer tous ses
plans. En 1217, il reprenait le même projet et envoyait dans la même direction
Bernard de Quintavalle, le premier de ses disciples, avec huit autres Frères,
parmi lesquels nous distinguons Jean de Pérouse et Pierre de Sasso-Ferrato, les
martyrs de Valence; Zacharie et Gauthier, spécialement désignés pour le
Portugal ; " tous hommes d'une éminente sainteté ", dit Wadding.
Saint François avait insisté sur l'importance de la mission du Portugal. Pour
quel motif ? C'est qu'il se rendait parfaitement compte de la situation de la
péninsule. Le midi de l'Espagne, même après la fameuse journée de las Navas de
Tolosa, était encore et pour longtemps soumis au joug du cimeterre, tandis que
le Portugal, marchant de victoire en victoire sous Alphonse Ier et Alphonse II,
avait recouvré son indépendance. Avec Lisbonne et Porto, l'empire des mers lui
était ouvert, et l'Afrique devenait ainsi d'un abord facile. Rien ne prouve
donc mieux que ce choix du Portugal le sens profond du Patriarche d'Assise.
Zacharie et Gauthier, fidèles aux recommandations comme à l'exemple de leur
séraphique Père, ne manquèrent pas de présenter à l'évêque de Coïmbre leurs
hommages, puis à Alphonse II et à la reine Urraque (ou Eulalie), dont on leur
avait vanté la piété, l'objet de leur requête, qui était de fonder, dans le
royaume, des couvents d'avant-poste, des pépinières d'hommes apostoliques
destinés à l'évangélisation des Maures. Leur projet fut goûté à la cour, où le
nom de saint François n'était pas inconnu, et c'est à la famille royale que
furent dues les deux premières fondations. En. 1217, Sancia, sœur du roi,
installa les Mineurs dans l'ermitage de Sainte-Catherine, aux environs
d'Alenquer ; et l'année suivante, la reine les établissait elle-même à
Saint-Antoine d'Olivarès, hameau situé à trois milles environ de Coïmbre, dans
un bouquet d'oliviers, d'où lui était venue sa dénomination.
Le couvent d'Olivarès était étroit et pauvre, comme celui de
Dans l'année 1219, en effet, à la suite du fameux Chapitre des Nattes, le
Séraphin d'Assise, méditant toujours la conversion des Mahométans, avait
partagé le monde infidèle en deux parts. Se réservant l'Egypte et
Le Portugal était pour eux le chemin le plus sûr. Ils vinrent, comme leurs
devanciers, à Coïmbre, et se présentèrent à la cour. L'abbaye de Sainte-Croix
leur fournit généreusement l'hospitalité, et don Fernando put ainsi
s'entretenir à loisir avec eux des origines et du but de leur congrégation, des
merveilles de
A peine débarqués à Maroc, capitale de l'empire des Almohades et centre du
fanatisme musulman, les disciples du Poverello essayèrent de faire luire dans
les esprits un rayon de la vérité et crièrent à haute voix : "
Jésus-Christ est le vrai Dieu, et Mahomet est un imposteur." C'était plus
qu'il n'en fallait pour ameuter la populace. On les arrête, on les traîne
devant l'émir (ou Miramolin), nommé Abou-Jacob. Celui-ci, leur montrant des
femmes richement parées, les met en face de cette alternative : ou la loi de
Mahomet, avec son paradis sensuel, ou la mort par le glaive. Sans hésiter, ils
choisissent la mort. " Prince, répliquèrent-ils, avec une noble fermeté,
nous ne voulons ni de tes femmes ni de tes honneurs ; nous te les laissons pour
garder Jésus-Christ. Tu peux inventer toutes sortes de tortures, tu peux nous
ôter la vie; toute peine nous semble légère, quand nous pensons à la gloire du
ciel. " Et, en prononçant ces paroles, leur regard s'illumine d'espérance,
et leur âme s'abreuve d'immortalité. Le tyran se lève, exaspéré, saisit des
deux mains son lourd cimeterre et leur fend le crâne.
Alors la populace s'empare des cadavres mutilés, les traîne hors de la ville,
les couvre de fange et d'ordures, essaie même de les réduire en cendre ; mais
la flamme respecte les corps des serviteurs de Dieu, comme elle respectera,
deux siècles plus tard, le cœur de la vierge de Domrémy. Un orage éclate; les
Maures effrayés s'enfuient, et les chrétiens s'approchent pour recueillir les
reliques des cinq martyrs, qu'ils déposent dans deux châsses d'argent.
Ces faits se passaient dans la journée du 16 janvier 1220. Quelques semaines
après, don Pedro, qui s'était réfugié chez les Maures, à la suite de quelque
différend avec Alphonse II, son frère, rentrait à Séville, puis en Castille,
rapportant avec lui la dépouille des cinq martyrs, au milieu de circonstances
qui ne s'expliquent que par l'intervention directe du Tout-Puissant : inanité
des embûches dressées par les musulmans, guérison subite d'un paralytique à
Astorga, et vingt autres phénomènes supranaturels dont " les actes du
martyres " nous attestent la réalité. Prévenu et tout émerveillé de ce qui
s'était passé, le roi donna ses ordres pour que la translation des corps ainsi
glorifiés par le ciel se fît en grande pompe. On alla processionnellement
au-devant d'eux ; et c'est au chant des hymnes sacrées qu'ils franchirent les
remparts de Coïmbre, pendant que l'évêque et son clergé, la reine avec les
grands du royaume et le peuple leur formaient un cortège vraiment triomphal.
Les châsses furent déposées dans l'église abbatiale de Sainte-Croix et confiées
à la garde des Chanoines de Saint-Augustin.
Le sang des martyrs est toujours une semence féconde. Sur la tombe des
Franciscains immolés pour la foi, va fleurir un lys dont les parfums
embaumeront toute la catholicité. Ce lys, c'est le fils de dona Maria.
Personne ne fut plus touché que lui de la splendeur de ces fêtes. Il avait
reçu, quelques mois auparavant, ces cinq étrangers; il les avait vu partir
pauvres, inconnus, méprisés, et il les voyait revenir au milieu de
l'enthousiasme des peuples, avec l'auréole des prophètes et des martyrs. Penché
sur leurs châsses, il se disait en lui-même : " Oh ! si le Très-Haut
daignait m'associer à leurs glorieuses souffrances ! S'il m'était donné à moi
aussi, d'être persécuté pour la foi, de fléchir le genou et d'offrir ma tête au
bourreau ! Fernando, ce jour luira-t-il pour toi ? Fernando, auras-tu ce
bonheur ? "
Pendant qu'il priait, les saints qu'il invoquait intercédaient là-haut en sa
faveur, et lui-même se sentait de plus en plus incliné à marcher sur leurs
traces et à entrer dans une congrégation qu'il considérait comme une pépinière
d'apôtres et de martyrs.
Aussi, lorsque les religieux de Saint-Antoine d'Olivarès vinrent, selon leur
coutume, à l'abbaye, il les prit à part ; et s'ouvrant à eux de ses
inspirations intimes, il leur dit : " Je désire de toute l'ardeur de mon
âme prendre le saint habit de votre Ordre. Je suis prêt à le faire, à une
condition : c'est qu'après m'avoir revêtu des livrées de la pénitence, vous
m'envoyiez au pays des Sarrasins, afin que je mérite,. moi aussi, de participer
à la couronne de vos saints martyrs. "
En écoutant cette confidence et cette proposition, les fils du Poverello
d'Assise ne se possédaient pas de joie. Sans doute ils comptaient déjà parmi
leurs Frères des apôtres et des thaumaturges, mais il leur manquait l'auréole
de la science. Et voici que Dieu lui-même leur amène une recrue d'élite, une
vocation que toutes les milices religieuses leur envieraient, une vocation
éprouvée. Pourquoi refuser ? Pourquoi différer l'acceptation ? Ils conviennent
donc avec don Fernando qu'ils lui apporteront le lendemain matin les livrées
franciscaines.
Ils n'avaient garde de manquer au rendez-vous. A l'heure dite, ils étaient là,
et don Fernando, muni de l'autorisation de son Prieur, échangeait la blanche
tunique des chanoines de Saint-Augustin contre la bure franciscaine, les
richesses de l'abbaye contre la pauvreté séraphique, son nom de Fernando contre
celui d'Antoine que l'histoire a consacré. S'il versa des larmes, ce furent des
larmes de bonheur ; car il se réjouissait de pouvoir dire avec celui qu'il
allait nommer son père, saint François : " Le Seigneur est mon partage.
Mon lot est assez beau : avec Dieu, je possède tout. "
Ses confrères ne le virent pas partir sans regret, et ce sentiment les honore
autant que lui. L'un d'eux alla jusqu'à lui dire, avec une pointe de raillerie
: " Va, va, tu deviendras un saint ! — Mon frère, répliqua doucement le
serviteur de Dieu, lorsque vous apprendrez que je suis devenu un saint, vous en
bénirez le Seigneur. " Et il continua sa route, sans regarder en arrière.
Il avait trouvé sa voie.
Il était jeune encore, " dans sa vingt-cinquième année ", remarquent
les chroniques franciscaines ; il était surtout plein d'ardeur et de zèle.
Un sublime idéal se dressait devant lui, l'idéal du missionnaire qui s'en va,
la croix à la main, prêcher l'Évangile aux peuples assis à l'ombre de la mort
et verser son sang pour la vérité. Il avait hâte de le réaliser. D'ailleurs, il
avait peur d'être arrêté, dès les premiers pas, par ses parents, qu'alarmerait
une tentative si téméraire. Il brusqua son départ, et après avoir fait
profession entre les mains de ses supérieurs, il dit adieu à l'ermitage
d'Olivarès, à sa patrie, qu'il ne devait plus revoir, et s'embarqua pour le
Maroc, dans le courant de l'automne de l'année 1220, d'après Azévédo.
Lorsque saint Antoine aperçut pour la première fois les côtes d'Afrique, il
éprouva un tressaillement indicible. Il allait fouler ces rivages encore
humides du sang de Bérard et de ses compagnons, cette terre où florissaient
autrefois des chrétientés fameuses par leurs pontifes et leurs docteurs, les
Tertullien, les Arnobe, les Optât, les Fulgence, les Augustin, et qui semblait
maudite depuis qu'elle était couverte par le flot impur de l'Islam. Il
relèverait les ruines, il replanterait la croix, il ressusciterait les
merveilles du passé ; puis, tombant sur la brèche, il rendrait un dernier
témoignage, par l'effusion de son sang, à la divinité du Fils de l'homme.
Rêves d'un cœur d'apôtre, rêves sublimes ! Mais que les desseins de Dieu sont
différents des desseins de l'homme ! A peine le jeune missionnaire eut-il
touché ces plages infidèles que, par suite des fatigues de la traversée et du
changement de climat, il fut saisi de fièvres et de douleurs qui le clouèrent
tout l'hiver sur son grabat. Il ne traversa point les rues du Maroc ; il ne se
fit pas entendre à la porte des mosquées. Ses biographes ne mentionnent pas un
seul acte de zèle, pas le plus timide essai de civilisation. Réduit à
l'impuissance, il dut, bien qu'à regret, songer au retour et se résigner à
quitter une terre qui semblait fermée à toutes les aspirations de son zèle.
Similitude étonnante ! Trois fois saint François se lance à la conquête des
infidèles; trois fois il court au-devant d'un échec. Saint Antoine subit une
épreuve du même genre. Tous les deux aspirent au martyre; ni l'un ni l'autre n'y
parviennent. Mais Dieu ne tient-il pas plus compte des intentions que du succès
? C'est la pensée de l'hagiographe limousin. " Oh ! le vaillant soldat du
Christ, s'écrie-t-il, vrai martyre de désir, dont la tête n'est pas tombée sous
le glaive du bourreau, mais qui n'en a pas moins conquis la palme du triomphe !
" Seulement ce n'est pas sous le cimeterre des Maures qu'il doit tomber ;
ce n'est pas sur les plages stériles de l'Afrique, mais sur le sol de l'Europe,
parmi les peuples qui courent à l'apostasie, qu'il répandra ses sueurs et qu'il
moissonnera des âmes. A d'autres la palme du martyre; à lui l'auréole de
l'apostolat.
Mais que d'épreuves encore auparavant ! Pendant qu'il faisait voile vers le
Portugal, le navire qui le portait, surpris par une de ces rafales si
fréquentes en hiver dans les eaux de
Le Chapitre s'ouvrit à
L'assemblée était des plus imposantes; elle comptait plus de deux mille Frères,
accourus du nord et du midi, et présidés par le cardinal Ranerio Capoccio.
C'était le printemps de l'Ordre séraphique ; une sève abondante circulait dans
ces âmes et s'épanouissait en fruits admirables. Silvestre, le contemplatif
chéri de Dieu, Gilles l'extatique, Thomas de Célano, le chantre inspiré du
Stabat, Electe, Jean de Piano-Carpino et cent autres qui portaient les glorieux
stigmates des souffrances endurées pour la foi, toutes ces figures embellies
par nous ne savons quelle douceur séraphique, ravissaient d'admiration le jeune
Portugais. Lorsque saint François proposa la mission d'Allemagne, quatre-vingts
Frères se levèrent, comme pour aller au martyre. La scène était émouvante.
Au-dessus de tous brillait le Patriarche séraphique, autant par la supériorité
de ses vertus que par le prestige de son autorité : saint François, qui était
l'âme de cette assemblée; saint François, que tous aimaient comme un père, que
tous vénéraient comme un saint, que tous saluaient comme leur chef; saint
François qui, à l'heure de la séparation, rassemblant tout ce qu'il avait de
forces, dictait ses volontés, excitait le courage de ses fils, bénissait leurs
personnes et leur zèle, et les envoyait à la lutte avec les promesses de
l'éternité. Saint Antoine ne pouvait ni se rassasier de contempler ce visage
émacié, expressif, aux célestes reflets d'humilité, de zèle et d'amour, ni
assez remercier le divin Maître de l'avoir appelé à une milice si
providentiellement envoyée au secours de son Église.
Ce furent les seuls rapports qu'eurent entre eux les deux plus grands
thaumaturges de l'Ordre. Le Réformateur ombrien, lui, si perspicace, si
largement doué du discernement des esprits, lui qui avait salué en saint
Dominique un frère d'armes, sans l'avoir jamais vu, ne connut pas ce fils qui
allait le plus illustrer son institut. Il répartit les charges, assigna les
résidences, indiqua les nouvelles missions. Saint Antoine fut oublié ! Ce jeune
homme au regard si limpide, à la physionomie si attrayante, aux manières si
distinguées, demeura isolé au milieu de cette phalange d'ouvriers apostoliques,
lui qui devait en être le plus célèbre. " Aucun Provincial ne songea à le
réclamer ", écrit son premier biographe. On le regardait comme un novice,
comme un être inhabile aux emplois. Il était inconnu Dieu permettait cette
humiliation, afin d'accroître les mérites de son fidèle serviteur. Il se
réservait de mettre, en temps opportun, la lumière sur le chandelier.
La position devenait embarrassante. Le Bienheureux s'en tira avec une extrême
délicatesse. " Prenant à part le Fr. Gratien, Provincial de Bologne, il le
supplia de l'emmener avec lui et de le former aux exercices de la discipline
régulière. " Pas un mot du passé; pas la moindre allusion à ses études théologiques.
" Connaître, aimer, imiter Jésus, et Jésus crucifié ", telle était sa
devise . Gratien, touché de la candeur exquise de son interlocuteur et déférant
à ses vœux, l'embrassa avec effusion, et ils partirent ensemble pour
" Connaître, aimer, imiter Jésus, et Jésus crucifié ! " Cette devise,
que n'eût pas désavouée l'auteur de l'Imitation, résume en termes aussi concis
qu'expressifs toutes les tendances, toutes les aspirations intimes du fils de
don Martin. A quinze ans, encore incertain de sa vocation, il avait cherché
Dieu de toute l'ardeur de sa jeunesse, et l'ayant trouvé sur les hauteurs du
Calvaire, il s'était attaché à lui ; à vingt-cinq ans, il s'était élancé,
joyeux, sur la route du martyre. Frustré dans ses espérances, il éprouve ce
besoin qu'ont éprouvé tous les saints, de s'isoler du reste de la création,
afin de s'entretenir seul à seul avec Celui qui a gagné son cœur. Lui aussi, il
veut contempler de plus près la victime sanglante du Golgotha ; lui aussi, il
veut scruter plus à fond le mystère de la croix, le réaliser en lui-même, le
prêcher à tout l'univers. Voilà pourquoi, comme à tous les cœurs saisis de la
divine folie de la croix, il lui faut le recueillement de la solitude. Là,
l'air est plus pur, la paix plus profonde, le commerce avec Dieu plus facile ;
et l'âme admise aux entretiens célestes peut plus aisément satisfaire ce désir
d'adorer et de s'anéantir qui la tourmente.
L'Ordre posséda de bonne heure deux sortes de résidences : les grands couvents
à la porte des villes populeuses, et les petits couvents ou ermitages dans la
solitude des bois. A Monte-Paolo, à dix milles environ de Forli, sur les pentes
de l'Apennin, se trouvait un de ces ermitages préférés par les esprits
méditatifs. Notre Bienheureux sollicita et obtint l'autorisation de s'y
retirer. Là, il découvrit une grotte sauvage, cachée dans un massif de sapins,
fermée aux vains bruits de la terre, taillée dans le roc, avec une de ces
échappées sur l'azur du ciel qui plaisent tant aux contemplatifs. Elle était
occupée par un de ses frères en religion, qui consentit à la lui céder. Il y
passait une partie de ses journées, depuis les matines jusqu'à la conférence du
soir. Un peu de pain, un verre d'eau fraîche, voilà toute sa nourriture. Il
matait sa chair pour la soumettre à l'esprit, durement, sans pitié pour frère
l'âne (expression par laquelle saint François désignait le corps). " Ses
lèvres bleuies et ses joues creusées par le jeûne témoignaient de la rigueur de
la lutte. Ses genoux fléchissaient sous le poids du corps, et souvent, au dire
d'un témoin oculaire, il lui fallait le bras d'un Frère pour ne pas tomber en
chemin. "
Il passa près d'une année dans cette Thébaïde, au milieu d'effrayantes
austérités dont les anges seuls furent témoins. Année féconde ! Car aux
rigueurs de la pénitence se mêlaient les vues profondes et les délices de la
contemplation. Son esprit se nourrissait de la moelle des saintes Ecritures,
son âme s'enivrait de la sanglante vision du Calvaire, et son cœur s'éprenait
chaque jour davantage de l'idée du sacrifice et du dévouement.
C'est sur les cimes inaccessibles, parmi les neiges éternelles, que s'élaborent
en silence les torrents destinés à fertiliser les vallées. La solitude des
montagnes, où se forment les fleuves, est aussi la source des vocations
providentielles. Elle les inspire, trempe les caractères et prélude à l'action
; comme l'a dit un philosophe, " elle est la patrie des forts ".
C'est d'une grotte qu'est sorti saint François d'Assise, le sauveur du xiiie
siècle, et, avant lui, les saint Bernard, les saint Norbert, les saint Benoît.
C'est également du creux d'un rocher que sortira le puissant thaumaturge qui
remuera les nations de l'Occident. L'eau des glaciers ne cherche qu'une fissure
pour déborder et inonder les flancs de la montagne ; le contemplatif de
Monte-Paolo n'attend qu'un signe de
Ecoutons le naïf récit de son premier biographe.
Les cérémonies de l'ordination avaient attiré à Forli plusieurs religieux, tant
Frères-Mineurs que Frères-Prêcheurs, appelés à recevoir les ordres sacrés et réunis
ensemble. Le contemplatif de Monte-Paolo se trouvait parmi eux. Lorsque vint le
moment de prononcer l'allocution habituelle sur la sublimité des fonctions
sacerdotales, le Supérieur des Franciscains offrit gracieusement cet honneur
aux fils de saint Dominique; et sur leur refus de parler ainsi à l'improviste
dans une circonstance aussi solennelle, il se tourna vers Antoine et lui
enjoignit d'adresser aux jeunes lévites une pieuse exhortation, sans effort,
sans recherche, au gré de l'inspiration divine. Il avait eu l'occasion de
l'entendre s'exprimer en latin, et c'était le motif de sa confiance ; mais ni
lui ni les autres Frères ne soupçonnaient le savant et le mystique profond. Ils
ne connaissaient que le religieux mortifié, plus apte à laver la vaisselle qu'à
exposer les mystères des pages inspirées. Les assistants joignirent leurs
instances à celles du Supérieur, et le Bienheureux céda, s'abandonnant aux
mouvements de l'Esprit-Saint. Sa parole, d'abord timide, devint bientôt rapide
et prit peu à peu tout son essor, claire, limpide, d'une richesse doctrinale
qui captivait l'auditoire, d'une éloquence qui trahissait une âme de feu. Les
yeux fixés sur l'orateur, les Dominicains et les Franciscains écoutaient,
surpris, hors d'eux-mêmes, ne sachant ce qu'il fallait le plus admirer, ou de
la beauté de son génie ou de la profondeur de son humilité.
" Surprise, stupéfaction, enthousiasme, tous les sentiments se mêlaient
dans l'âme des auditeurs, ajoute de son côté l'hagiographe limousin. Jamais
homme n'a parlé comme celui-ci, jamais nous n'avons entendu plus beau discours,
se disaient-ils les uns aux autres, en échangeant leurs réflexions. "
Ravi et fier d'un succès qui en présageait tant d'autres, Gratien, le
Provincial de Bologne, se hâta d'en informer le Ministre général, saint
François d'Assise, dont l'esprit clairvoyant et l'humeur primesautière se
manifestent une fois de plus dans sa réponse. Sous le coup de l'allégresse
causée par la lecture de l'incident de Forli, le fondateur, au rapport de
Thomas de Célano, voulut que sa lettre fût précédée de la suscription suivante
: " Au Frère Antoine, mon évêque. " Mon évêque ! C'est-à-dire, dans
sa pensée, un docteur capable de guider ses frères, un dispensateur de la
science et de la vie, un flambeau destiné à éclairer la maison de Dieu.
Ne convenait-il pas de placer immédiatement cette lumière sur le chandelier ?
C'est ce que fit saint François, avec la promptitude et la clarté des esprits
intuitifs. Dans sa lettre, aujourd'hui perdue, mais dont la chronique de Jean
Rigaud nous donne le sens, il ne se contentait pas de conférer au contemplatif
de Monte-Paolo les patentes de prédicateur ; " il lui enjoignait de sortir
de la quiétude de sa retraite et de ceindre le glaive de la parole divine.
"
Les saint ont leurs attaches et leurs préférences ; mais ils savent sacrifier
leurs goûts personnels, pour se conformer à la volonté de Dieu, manifestée par
l'organe de leurs Supérieurs. C'est l'édifiant spectacle que nous offre le
contemplatif de Monte-Paolo. Il quitta sans hésitation, comme sans délai, la
grotte et les forêts ombreuses qui l'avaient abrité, pour s'employer aux
travaux des missions populaires organisées par le Patriarche séraphique. Il
entrait ainsi de plain-pied dans sa voie, avec les ressources d'un génie d'une
intarissable fécondité. N'est-ce pas le moment, avant qu'il paraisse en public,
d'essayer de saisir, dans les chroniques médiévales, les traits
caractéristiques de sa physionomie ?
Orateur, il l'est par nature; apôtre, par vocation; un apôtre hors ligne.
Grande figure et belle figure; nature à part, d'une douceur angélique, d'une
jeunesse qui semble impérissable. Il est dans la maturité du talent et
admirablement doué pour les luttes de la parole. Il a les qualités qui
distinguent l'orateur sacré : la grâce qui attire, le feu qui entraîne, la
puissance qui subjugue, la connaissance du cœur humain et la science des
saintes Ecritures. " Le timbre de sa voix est clair et sonore, remarque
une légende qui a pour le moins ici la valeur d'une tradition. Tous
l'entendent, tous le comprennent sans effort; et quoiqu'étranger à l'Italie par
son origine et son éducation, il en parle la langue avec autant de correction,
avec autant d'élégance, que s'il n'avait jamais mis le pied hors de la
péninsule. " Par-dessus tout, un grand souffle l'anime, le souffle divin
qui transportait les prophètes. Il est un de ces voyants d'Israël, un de ces
hommes apostoliques dont l'Église aime à se servir, quand elle veut remuer
l'humanité, parce qu'ils sont tout remplis du sentiment de leur mission et
qu'ils déploient une indomptable énergie dans l'accomplissement de leurs
devoirs.
Voix de Dieu, voix puissante, il paraît à son heure sur la brèche. Saint
Dominique vient de descendre dans la tombe; saint François, épuisé,
languissant, ne parlera plus au peuple que par l'aspect de son visage
transfiguré et par le spectacle des sacrés stigmates imprimés sur sa chair. Le
jeune orateur est destiné à continuer et à compléter les travaux des deux
Patriarches. Sur l'initiative du Poverello, avec des mérites divers, mais avec
un égal courage, il dépensera tout ce qu'il a de talent et de forces au service
de la cause commune qui les a ralliés: cause plus grande qu'eux, sublime,
passionnante, toujours délaissée, toujours victorieuse, la cause de Dieu !
De quel côté portera-t-il d'abord ses efforts ? Interrogeons les documents
contemporains ; et si la chronologie, dont ils ne s'occupent pas, demeure là,
comme ailleurs, flottante et obscure, nous saurons du moins que les faits
allégués sont d'une indiscutable authenticité.
Les Cathares ou néomanichéens infectaient alors toute la péninsule, des plaines
de
Les prédicateurs, faute d'autorité morale ou d'habileté dans le choix de leurs
arguments, avaient en vain jusque-là tenté d'enrayer les progrès du mal. Le
disciple de saint François fut plus heureux. Ayant l'intuition que Rimini était
le foyer du mal, il alla droit à cette ville, comme le conquérant marche à la
forteresse qui doit lui livrer le pays. Plein de compassion pour ces pauvres
égarés, il assembla tous les habitants, leur dénonça sans crainte les
ignominies des doctrines manichéennes et réussit à déchirer le bandeau fatal
qui leur couvrait les yeux. " Bon nombre d'entre eux rétractèrent
publiquement leurs erreurs, et entr'autres un des chefs de la secte, nommé
Bonvillo , enlacé depuis une trentaine d'années dans les liens de l'hérésie. Il
répara par un repentir sincère ses longues années de défection, et vécut
désormais en fils soumis de l'Église. "
En dehors de Rimini, les biographies antiques que nous venons d'analyser ne
désignent aucune autre localité. Elles se contentent d'accompagner leur récit
d'une appréciation plutôt vague et sommaire des résultats de cette première
excursion. " Par l'intrépidité de son caractère, affirme l'une, Antoine
mérita d'être appelé un homme apostolique. — Les patentes de prédicateur,
ajoute l'autre, n'étaient pas pour lui un vain titre. C'était le messager de la
bonne nouvelle, parcourant sans relâche les cités et les bourgades; c'était le
semeur creusant chaque jour son sillon et répandant à pleines mains, en tous
lieux, le bon grain de la vérité ; c'était le héraut de l'Évangile, rempli de
sagesse et d'intelligence et parlant avec autorité dans l'assemblée des
fidèles. " Au retour de Rimini, le zélé missionnaire fut appelé à d'autres
fonctions, non moins importantes, exigeant, dans tous les cas, des aptitudes
toutes spéciales : les fonctions de lecteur ou professeur de théologie. C'est
ce que nous apprennent plusieurs écrivains médiévaux que nous pouvons
considérer ici comme les interprètes des traditions franciscaines. " Le
premier d'entre ses frères, lisons-nous dans
Dans le choix du lecteur se manifeste la clairvoyance du Patriarche séraphique,
et dans l'érection de l'école, son esprit d'initiative. On lui impute à tort
d'irréductibles préventions contre la science. Il avait conscience des besoins
de son époque et comprenait la nécessité des études pour la formation
intellectuelle des jeunes clercs de sa congrégation ; mais il avait son
programme à lui, un programme lumineux qui peut se résumer en deux mots :
Science et sainteté ! Deux sœurs inséparables ; mais la sainteté au premier
rang. Volontiers il eût souscrit à cette parole de l'Imitation : " Quand
vous sauriez par cœur toute
" Au Frère Antoine, mon évêque, Frère François : salut. Il me plaît que tu
enseignes la sainte théologie à nos Frères, pourvu que les études de ce genre
n'éteignent pas l'esprit d'oraison et de piété, selon qu'il est prescrit dans
Précédemment, le fondateur avait écarté, dépouillé de toute prélature et, selon
Wadding, il avait maudit sans pitié Pierre de Stacchia, Provincial de Bologne,
pour le punir d'avoir, malgré sa défense, ouvert une école à Bologne. Pierre de
Stacchia était un intrus, un indigne, un révolté ! En revanche, il confia
volontiers la direction de la même école au fils de don Martin, parce qu'il
avait découvert en lui les deux qualités requises : le savoir uni à l'humilité.
Antoine remplit donc l'office de lecteur, non à l'Université bolonaise, qui
n'eut pas de faculté de théologie avant 1360 , mais sur un théâtre plus
modeste, avec plus de fruit que d'éclat, auprès de ses jeunes frères en
religion, dans l'intérieur du couvent franciscain. Abandonna-t-il totalement,
pendant ce temps-là, le ministère de la prédication ? Rien ne le fait présumer.
Des leçons du docte professeur, il ne nous reste rien, sinon qu'elles marquent
dans l'histoire de l'Ordre séraphique une évolution dont le Réformateur ombrien
et son disciple préféré partagent le mérite. D'après
A ces détails dont l'authenticité nous paraît suffisamment établie, se mêlent
certaines suppositions plus ou moins hasardées dont il nous faut dire un mot.
Voici les principales.
Saint Antoine aurait été, pendant cinq ans, le disciple de Thomas Gallo, abbé
de Saint-André de Verceil et savant commentateur de saint Denys l'Aréopagite :
supposition dont on ne trouve pas trace dans les documents primitifs et qui ne
cadre pas, du reste, avec la chronologie antonienne. En réalité, si Thomas
Gallo a entretenu des relations familières avec notre Bienheureux, ainsi que le
rapportent compilateurs et annalistes, elles n'ont été ni de longue durée ni de
maître à disciple.
De plus, le thaumaturge aurait prêché un carême à Verceil et y aurait même
ressuscité un mort : deux faits d'une certitude très problématique. Enfin,
durant son séjour à Verceil, il aurait lié connaissance avec Jean Gersen, abbé
de Saint-Etienne, un des auteurs présumés de l'Imitation ; et, par suite, il
aurait eu sa part dans la paternité du plus beau livre qui soit sorti d'une
plume simplement humaine, Cette nouvelle assertion ne repose sur rien de
sérieux; et nous pouvons même répondre avec M. l'abbé Lepître, " que les
Œuvres attribuées à saint Antoine ne ressemblent à l'Imitation ni par les
idées, ni par le style. "
Combien de temps " le lecteur de théologie " demeura-t-il ainsi à
Bologne ? Deux ans au plus, pensons-nous. Ce n'est qu'une présomption, puisque
les légendes primitives ne parlent pas de la durée de son séjour, mais une
présomption fondée sur la multiplicité des futurs travaux du thaumaturge et la
rapidité de sa course. La question, du reste, est d'ordre tout à fait
secondaire ; ce qu'il faut par-dessus tout considérer ici, c'est l'importance
des résultats acquis : un foyer de science théologique créé, un vigoureux essor
donné aux jeunes intelligences, une génération d'apôtres formée selon l'idéal
du Patriarche séraphique. Ce dernier pouvait être fier de l'ouvrier de son
choix.
Cependant, pour notre Saint, le lectorat n'est encore qu'un prélude, un pas en
avant vers sa vocation définitive : l'apostolat. C'est par le ministère de la
parole qu'il a subjugué ses contemporains; c'est par là qu'il ne cesse de
s'imposer à l'attention de ceux qui s'occupent de l'histoire du xiiie siècle.
Aussi le suivrons-nous avec un intérêt croissant dans cette nouvelle période de
sa vie franciscaine, et d'abord sur le champ d'action que le génie du
Patriarche séraphique va assigner à ses labeurs :
CHAPITRE IV
SAINT ANTOINE ET L'HÉRÉSIE ALBIGEOISE
Dans
Cet état d'âme, ce dilettantisme intellectuel, nous fournit la raison de la
facilité avec laquelle s'infiltrèrent dans les régions du Midi, les erreurs les
plus diverses, celles de Pierre de Bruys, d'Henri de Lausanne, de Pierre Valdo,
enfin la plus radicale, la plus subversive de toutes, cette hérésie des
Cathares que saint Antoine a cent fois rencontrée sur sa route, de Rimini à
Milan, de Toulouse à Bourges ; hérésie dont il est nécessaire, pour comprendre
le bienfait de l'intervention des Franciscains, de connaître la nature et les
tendances.
D'origine orientale, proscrit par les empereurs de Byzance, le catharisme
s'était réfugié chez les Gréco-Slaves et les Bulgares, dans la péninsule des
Balkans. Colporté de là par les étudiants et les marchands, véhicules
ordinaires de l'hérésie, il avait gagné les bords de l'Adriatique et peu à peu
contaminé l'Italie,
Il eût fallu la voix d'un saint Bernard pour réfuter les sophismes et enrayer
les progrès de la secte. Mais non ! " Les pasteurs qui devaient veiller
sur le troupeau se sont endormis, murmure d'un ton mélancolique un des
chroniqueurs de l'époque, et les loups sont entrés dans la bergerie ! "
Même inertie chez les comtes de Toulouse. En face du péril grandissant, ils ont
peur ; Raymond V en fait l'aveu dans une lettre adressée en 1117 au Chapitre
général de Cîteaux. " Le religion nouvelle, écrit-il, a pénétré partout,
semant la discorde dans toutes les familles. Les prêtres eux-mêmes cèdent à la
contagion. Les églises sont désertes et tombent en ruines, et le mal est si
profond que je n'ose ni ne puis le réprimer. "
Raymond V n'avait osé combattre les hérésiarques ; Raymond VI, son fils et son
successeur, les favorisa. De fait, au moment où le xiie siècle achevait sa
course, les dissidents dominaient un peu partout, " dans la province de
Narbonne, dans les diocèses d'Albi, de Rodez, de Cahors, et même au delà du
Rhône dans les contrées soumises à l'autorité des comtes de Toulouse ",
déclare Guillaume de Puylaurens. Le troubadour Guillaume de Tudèle cite
notamment, de son côté, l'Albigeois, le Carcassais et le Lauraguais. " De
Béziers à Bordeaux, ajoute-t-il, sur toute la route, il y avait beaucoup de
leurs adhérents. Si j'en disais plus, je ne mentirais pourtant pas. "
Pourquoi répudiaient-ils la religion de leurs pères ? Qui les attirait sous l'autre
drapeau ? Etaient-ce donc les beautés du nouveau symbole ? Non, rien
d'incohérent, d'immoral et d'inhumain comme la théosophie manichéenne. Elle a
pour point de départ une question qui de tout temps a été le tourment des
intelligences, la question du mal. " Le mal existe. D'où vient-il ? "
Grâce aux lumières de la révélation, ce problème n'en est plus un pour nous.
L'homme est un être intelligent et libre ; il a abusé de sa liberté : voilà
l'origine du mal. Mais, au iiie siècle, un apostat du nom de Mânes s'était
levé, cherchant une solution en dehors des données chrétiennes et ressuscitant
le système dualiste de Zoroastre, c'est-à-dire l'antagonisme de deux principes
co-éternels : un Dieu bon, créateur du monde des esprits et de tout ce qui est
bien, et un Dieu mauvais, auteur des corps et de la matière, du mal physique et
du mal moral. C'était un recul vers le paganisme. L'hérésie albigeoise, avec
son dualisme, n'est qu'une dernière vague des flots impurs du manichéisme
oriental.
De cette erreur fondamentale découlaient, sur le problème des destinées
humaines et sur tout le reste, les plus funestes conséquences, les plus folles
aberrations. Dans le catholicisme, tout est lumière, tout nous grandit. Il n'y
a qu'un Créateur ; la vie présente est un lieu d'épreuve, le ciel, une
conquête, le prix des efforts de la volonté élevée au-dessus d'elle-même et
soutenue par la grâce. Notre terrestre pèlerinage revêt dès lors des
proportions infinies, et nos actions les plus vulgaires ont des reflets
d'éternité. Dans le système manichéen, au contraire, l'homme, procédant à la
fois du Bien et du Mal par une double création, était une contradiction
vivante. L'âme, captive dans le corps, ne pouvait retrouver la paix que par la
séparation, par la mort. Une pareille doctrine poussait à l'anéantissement de
l'élément matériel, au mépris de la dignité humaine, au suicide. C'est en effet
ce qui avait lieu. L'usage de la viande, des œufs et du laitage était interdit.
L'endura, suicide à petit feu, était à l'ordre du jour ; le mariage et la
famille, sévèrement proscrits comme perpétuant " l'œuvre diabolique "
de la création ; tout serment, prohibé ; le libre-arbitre, battu en brèche. Au
point de vue social, les Cathares déniaient au pouvoir civil le droit de haute
justice, "jus gladii" ; et abhorrant la guerre, ils refusaient de
servir la patrie, même pour la défense des frontières, préludant ainsi aux
théories qu'a développées Tolstoï dans la "Guerre et
Ils exigeaient des prosélytes la rupture avec l'Église romaine, rejetaient
l'Ancien Testament et ne gardait du culte catholique que le Pater et
l'Évangile, un Évangile défiguré par des interpolations sacrilèges. Plus de
Rédempteur ni de rédemption ! Plus de sacrements, plus de croix, plus d'autels
! Un seul rite était obligatoire, le "consolamentum" ou imposition
des mains, odieuse parodie du baptême. Il ne pouvait être réitéré, et
quiconque, après l'avoir reçu, avait le malheur de pécher, " tombait pour
toujours sous la puissance du démon ". De là, d'incroyables excès. Parfois
les croyants, de leur propre mouvement ou par suite des conseils de leurs
ministres, poussaient le fanatisme jusqu'à se laisser mourir de faim ou à
s'empoisonner, pour ne pas perdre le bénéfice du consolamentum. Et quand
l'instinct de conservation se révoltait, les parents étaient là pour le
dompter. Les fausses religions sont toujours inhumaines par quelque endroit.
Comment s'expliquer que des spéculations si antirationnelles et des règles
d'ascétisme si contraires aux aspirations de la nature aient pu avoir prise sur
le tempérament méridional ? Faut-il donc attribuer l'engouement général à la
parole enflammée des Guilabert de Castres, des Pons Jourdain, des Arnaud
d'Arifat et autres hérésiarques ? Non : la cause en est ailleurs et moins haut,
dans les satisfactions sensibles et les promesses fascinatrices dont l'erreur a
coutume de se montrer prodigue. Quiconque s'affiliait à, la secte " était
sûr par là-même d'échapper à l'éternité des peines ", il n'avait donc plus
à se préoccuper de l'origine du mal, ni des terrifiants mystères de l'au-delà.
Quant aux préceptes disciplinaires énoncés plus haut, et d'une si extrême
rigidité, ils n'étaient obligatoires, au témoignage des auteurs contemporains,
que pour les parfait, minorité ardente mais peu nombreuse. A la masse des
prosélytes, aux simples croyants, il était loisible pas tolérance de fonder une
famille et de mener la vie commune" II leur suffisait, à la dernière
heure, de recevoir le consolamentum, et leur salut était assuré.
Autre motif de séduction : la richesse des abbayes ! Elle servait de thème
habituel aux chefs de la secte pour exciter toutes les convoitises. " Les
moines et les clercs sont indifférents à vos misères ! criaient-ils aux foules
besogneuses. Venez à nous, et vous aurez le paradis sur terre ! " Et aux
barons ambitieux: " Prenez, enrichissez-vous ! Qu'importent les moyens,
puisque tous les biens matériels émanent du génie du mal ? " Par leurs
dehors austères, ils avaient su en imposer aux esprits naïfs, fanatiser le
peuple, et capter les bonnes grâces de Raymond VI, des capitouls et des
seigneurs. Ils étaient reçus avec honneur dans les châteaux. Bien plus, ils
possédaient dans le Midi sept groupes solidement constitués, avec une hiérarchie
calquée sur celle da catholicisme (ce qui faisait leur force) et des privilèges
qui témoignaient hautement de leur influence sociale : telle l'autorisation
d'ouvrir des écoles et de recevoir des legs, l'exemption des redevances du guet
et de la taille, et (chose plus étonnante encore !) la jouissance de cimetières
réservés.
Connus sous les noms les plus divers, Bonshommes, Pauliciens, Bogomiles,
Patarins, Albigeois, Lucifériens, divisés entre eux, séparés de croyances et
d'intérêts d'avec les Vaudois, ils savaient faire taire leurs rivalités et
discordes intestines, " pour s'unir dans une vaste conspiration ",
dont le triple caractère, cosmopolitisme, haine satanique et loi du secret,
accuse déjà, non seulement la participation occulte, mais l'influence
prépondérante de
Pour rendre plus odieuses les mesures de répression que l'Eglise et le pouvoir
civil prirent contre les novateurs, Michelet et nombre d'autres écrivains
rationalistes nous dépeignent ces derniers comme de pieux illuminés, comme des
rêveurs inoffensifs que la cruauté des gens d'Église est venue arracher
brutalement à leurs illusions... pour les conduire au bûcher ! C'est là une
thèse qui peut plaire aux natures imaginatives, mais qui a le tort, aux yeux de
ceux qui placent le souci du vrai au-dessus de tout, d'être en contradiction
manifeste avec les données de l'histoire. Nul doute, en effet, que les Cathares
n'aient vite passé de la théorie à la pratique ; les mémoires du temps sont là
pour le prouver. Citons quelques faits.
Lorsque Foulques de Marseille prend possession du siège de Toulouse, il trouve
la mense épiscopale complètement dilapidée par les Bonshommes. — Guillaume de
Rochefort égorge, sans autre forme de procès, l'abbé cistercien de Caulnes. — A
Pamiers, les séides du comte de Foix, Raymond-Roger, se ruent sur un chanoine,
au moment où il disait la messe, et le coupent en morceaux. Ils crèvent ensuite
les yeux à un Frère de l'abbaye de Saint-Antonin. Le comte arrive bientôt
après, avec ses chevaliers, ses bouffons et ses courtisanes, enferme l'abbé et
ses religieux dans l'église, où il les laisse trois jours à jeun, et les
expulse ensuite, presque nus, du territoire de leur propre ville.
Dans une autre circonstance, ce " fauve déchaîné", comme l'appelle
Pierre de Vaux-Cernay, assiège l'église d'Urgel et n'en laisse que les quatre
murs. Avec les bras et les jambes du crucifix, ses routiers font des pilons
pour broyer les condiments de leur cuisine. Leurs chevaux mangent l'avoine sur
les autels. Eux-mêmes, fous d'impiété, affublent d'un casque et d'un écu les
images du Rédempteur et s'exercent à les percer de leurs lances. Horribles
profanations entremêlées de blasphèmes non moins horribles ! " En avant !
crie le comte à ses routiers. L'abbaye de Saint-Antonin et Sainte-Marie d'Urgel
sont en cendres ; il ne nous reste plus qu'à détruire Dieu ! " Et il
continue la série de ses tristes exploits, ayant pour émules les comtes ou
vicomtes de Béziers, de Comminges et de Béarn. Enfin, le 12 janvier 1208, un
attentat inouï met le comble à tant d'atrocités ! Un des écuyers de Raymond VI
frappe traîtreusement le légat pontifical, Pierre de Castelnau, qui tombe en
adressant à l'assassin cette parole digne d'un représentant dm Saint-Siège :
" Que Dieu te pardonne, comme moi-même je te pardonne ! " Et l'on
jette la responsabilité du meurtre sur le comte de Toulouse, esprit flottant et
indécis, dont la conduite équivoque autorise tous les soupçons.
Les Patarins d'Italie ne se comportent pas autrement que leurs coreligionnaires
de France. Dès qu'ils sont les maîtres du pouvoir ou pour le devenir, ils
terrorisent les populations, ils oppriment les consciences. A Brescia, en 1225,
ils incendient l'église et lancent des torches enflammées sur les maisons des
catholiques ; et de même ailleurs. Seulement, dans le Languedoc, les méfaits de
ce genre se renouvellent plus fréquemment et sur une plus vaste échelle.
Que conclure de là, sinon que le néo-manichéisme menaçait du même coup, dans
leur existence, le christianisme et la société civile ? " Hélas ! s'écrie
le chroniqueur toulousain que nous aimons à citer, Guillaume de Puylaurens, nos
contrées ne produisaient plus que des épines, c'est-à-dire des brigands, des
routiers, des voleurs, des homicides, des libertins et des usuriers notoires.
" Et ce qui est pis (les historiens modernes ne l'ont pas assez remarqué),
les principes mêmes du catharisme, en faisant remonter jusqu'au Dieu mauvais la
responsabilité des fautes de l'humanité, innocentaient tous les actes de
banditisme ou d'immoralité que dénoncent les contemporains. Toute hérésie est
une semeuse de crimes, celle-là plus que toutes les autres, étant plus radicale
et mieux disciplinée. Un auteur protestant le reconnaît avec une parfaite
loyauté : " Si l'albigéisme avait triomphé, l'Europe fût retournée aux
horreurs de la sauvagerie."
Jamais, depuis les jours de l'arianisme, la barque de Pierre et la civilisation
chrétienne n'avaient subi plus formidable assaut. Mais
Programme idéal, programme de l'Evangile ! C'est le mérite d'Innocent III de
l'avoir rajeuni en le retraçant, et l'éternel honneur du Patriarche des
Frères-Prêcheurs de l'avoir réalisé à la lettre. Diego d'Acébès, évêque d'Osma,
propose le plan. Saint Dominique se lève le premier ; les légats Pierre de
Castelnau et Arnaud Amalric le suivent, puis Guy de Vaux-Cernay, Foulques,
évêque de Toulouse; tous à la façon des apôtres, à pied, sans faste, sans
argent, opposant aux mensonges des novateurs la plus lumineuse des réfutations,
celle d'une vie sainte et mortifiée. Bientôt, de ces ouvriers apostoliques, un
seul reste en scène : le fils des Gusman, autour duquel gravitent des disciples
" d'une vertu éprouvée ", une élite. C'est l'âge d'or des Ordres
mendiants.
Le Patriarche d'Assise, le frère d'armes de saint Dominique, pouvait-il
demeurer étranger à cette croisade spirituelle, lui qui professait si
ouvertement son admiration pour la " terre des croisades ", son peuple
chevaleresque et sa langue " moult délectable " ? Malgré l'acuité de
la crise qu'elle traversait, il avait foi dans ses destinées (son attitude le
prouve), et il se refusait à croire qu'elle se laisserait enténébrer sans
retour par les rêves creux et les dégradantes insanités du matérialisme
albigeois. Retenu en Italie, mais résolu à coopérer quand même au grand œuvre
de sa restauration sociale, il lui députe, dès l'année 1218, trois de ses
disciples, des plus éminents: le Frère Pacifique, " le troubadour converti
", Jean Bonelli de Florence et Christophe de Cahors. Vers l'an 1.224, il
leur adjoint un auxiliaire destiné à les éclipser, l'homme de sa droite, celui
qu'il appelait familièrement "son évêque", le lecteur de Bologne Il
semble avoir voulu l'opposer plus particulièrement, comme un mur d'airain, aux
sacrilèges entreprises des coryphées du néo-manichéisme.
Voilà le plan du Poverello. On y reconnaît un regard d'aigle et le coup d'œil
du génie. Mais que de projets échouent par suite de l'incapacité des hommes ou
de la trahison des événements ! Celui-ci obtiendra, au contraire, un succès des
plus retentissants. Pourquoi ? Est-ce parce que le disciple choisi a le
prestige de la science et de la sainteté ? Ces deux motifs n'expliqueraient
pas, à eux seuls, un pareil résultat. Il y faut autre chose ; il y faut un
facteur plus puissant.
A l'orateur, en effet, qui s'adresse à des auditoires chrétiens, la lucide
exposition de la vérité et la connaissance du cœur humain suffisent. Il n'en
est plus de même, lorsqu'il se trouve en présence des hérétiques et qu'il a
devant lui toutes les passions ameutées, l'orgueil qui blasphème, l'ignorance
qui méprise, l'obstination qui se cabre devant le devoir entrevu. Il a besoin
alors d'une autre armure, d'une démonstration plus saisissante. Or, de toutes
les preuves de la divinité de la religion, la plus palpable, la plus éloquente,
la plus irrésistible, c'est l'intervention directe du Créateur, apposant pour
ainsi dire sa signature au bas de la doctrine de ses envoyés. Intervention
toujours libre de sa part, mais nécessaire à leur succès. C'est lui qui armera
plus tard le bras d'une jeune paysanne, Jeanne d'Arc, et lui octroiera le génie
des batailles. C'est le même Dieu qui jette les yeux sur le fils de don Martin
et l'établit le grand thaumaturge du xiiie siècle.
Le thaumaturge ! C'est à bon escient que nous employons une expression
"qui est, à elle seule, un portrait en même temps qu'une affirmation
fondée. Elle personnifie saint Antoine de Padoue, comme le " poète grec
" et " l'orateur latin " personnifient Homère et Cicéron.
Quelques auteurs modernes, et entre antres le Dr Lempp, prétendent qu'il
m'opéra aucun miracle " de son vivant " ; mais bien à tort. Ils ont
contre-eux les lois de la logique, lesquelles exigeait l'existence de certains
phénomènes surnaturels comme le prélude obligé et la cause déterminante d'une
action universelle qui, sans ces phénomènes, resterait un mystère inexplicable.
Ils ont contre eux, ce qui vaut mieux encore, le témoignage formel d'un contemporain,
Jean Rigaud, dont la chronique semble réapparaître à la lumière tout exprès
pour réfuter leurs dénégations. Celui-ci déclare positivement, en effet, que
" le Seigneur était avec son missionnaire et qu'il authentiquait son
enseignement par toutes sortes de prodiges ".
D'aucuns, même des catholiques, s'étonnent, se scandalisent presque, de la
profusion des prodiges attribués au disciple du Patriarche séraphique. "
Hommes de peu de foi ! " Est-ce qu'on reproche aux conquérants leurs
largesses vis-à-vis de leurs compagnons d'armes ? Pourquoi refuser au Maître
suprême le droit de combler de faveurs exceptionnelles, d'attentions plus
délicates, ceux qui consacrent leurs talents et leurs forces à la défense de sa
cause ? Et pourquoi dépouiller saint Antoine de l'auréole des thaumaturges, si
la main du Christ l'a vraiment posée à son front ? Laissons donc les savants à
leurs systèmes, les sceptiques à leurs négations, les pusillanimes à leurs
défiances. Enregistrons sans crainte les faits marqués au nom de l'empreinte du
divin, qui reposent sur des autorités sérieuses ; et suivons, dans sa marche
rapide, le conquérant évangélique qui s'en va, sous le souffle d'en haut,
porter en tout lieu, non la désolation ou la mort, mais les biens les plus
excellents qui soient, les plus indispensables à la vie des nations : la
vérité, la justice et la paix. Le "Liber miraculorum" signale la
présence du thaumaturge à Montpellier, à Toulouse, au Puy. L'hagiographe
limousin, de son côté, nous le montre à Bourges, à Limoges, à Saint-Junien, à
Brives. Pas un de ses historiens ne s'occupe de l'ordre chronologique ; et nous
n'avons pas d'autre ressource, pour mettre un peu de lumière dans notre récit,
que de suivre le plan communément adopté par les annalistes franciscains.
Le Saint, ayant franchi les Alpes, se dirigea tout d'abord, d'après eux, vers
Montpellier, ville seigneuriale que Marie, fille unique de Guillaume VIII,
avait apportée en apanage à Pierre II d'Aragon, cité active, essentiellement
catholique, où les évêques de France venaient de tenir un concile provincial
(1224), dans le but d'apaiser les troubles du Midi. Là, comme un peu plus tard
à Toulouse, comme toujours, il eut à cœur de se conformer aux instructions du
fondateur et de s'acquitter de la double tâche qui lui était imposée : la
rénovation des études théologiques et la croisade spirituelle contre l'hérésie
albigeoise.
A son séjour dans cette ville se rattache un de ces épisodes qui charmaient nos
ancêtres du moyen âge, si amis du merveilleux, et que nous ne voulons pas
omettre entièrement, bien qu'il ait été recueilli par une compilation sujette à
caution, le "Liber miraculorum". Le Bienheureux possédait un Psautier
annoté de sa main et dont il se servait pour son cours. Un novice, dégoûté des
austérités de la vie religieuse, le lui déroba et s'enfuit du monastère.
Antoine, désolé, se mit en prière; et bientôt le fugitif, saisi de remords,
vint restituer le précieux manuscrit et solliciter son pardon.
Après Montpellier, Toulouse, la célèbre capitale du Languedoc, la patrie du gai
savoir et des jeux floraux, une des " cités saintes " du Midi, la
plus vénérée des pèlerins à cause de la richesse de ses reliques et de la
magnificence de ces reliquaires de pierre qui se nomment Saint-Sernin, Saint-Etienne,
Nous le savons à Toulouse, en face des Cathares. Nous voudrions davantage, le
voir aux prises avec leurs chefs, assister aux joutes théologiques, où il est
le tenant de la divinité du Christ, entendre les applaudissements des
multitudes frémissantes... Mais non ! Là encore, comme au début de son
apostolat, cette jouissance d'esprit nous est refusée. Ni les chroniques du
moyen âge ni les traditions locales ne nous permettent d'articuler, d'une
manière certaine, un seul fait qui nous indique ou même nous fasse soupçonner
la part que prit personnellement le thaumaturge à la pacification de la
province, et nous sommes réduits à répéter le cri désespéré d'un écrivain du
XVe siècle, Sicco Polentone : " Nous ne connaissons pas la moitié des
belles actions de notre héros. La plupart sont tombées dans l'oubli, soit faute
de documents authentiques, soit par suite d'une déplorable négligence de la
part des premiers biographes. "
Si regrettables que soient ces omissions, il n'en faudrait pas tirer des
conséquences trop rigoureuses, par rapport au passage du Bienheureux dans la
capitale du Languedoc. Peut-être les premiers biographes ont-ils tout
simplement dédaigné cette page d'où le merveilleux était absent.
Une version postérieure, celle de Surius, mérite d'être signalée à nos lecteurs,
quoique nous ignorions à quelles sources elle a été empruntée. Elle nous montre
le thaumaturge prêchant selon les occurrences, ici perçant à jour les vains
arguments des docteurs de l'hérésie, là démasquant l'hypocrisie des barons
qu'attiraient au manichéisme, non l'amour de la vérité, mais l'appât des biens
ecclésiastiques et une insatiable cupidité, et parlant avec d'autant plus de
vigueur, " que les bêtes fauves qui ravageaient la vigne du Seigneur
étaient plus malfaisantes ". C'est même à cette occasion, prétend-elle,
qu'il fut surnommé le "marteau des hérétiques".
Cette expression s'étend plutôt, à notre avis, à l'ensemble de sa carrière
apostolique. Quoi qu'il en soit, elle a été mal interprétée par quelques
auteurs modernes, plus soucieux d'attaquer l'Église que de chercher l'intègre
vérité. L'un d'eux n'a pas craint de dire : " Saint Antoine, venu pour
convertir les Albigeois, excite l'ardeur des Croisés contre eux et en fait
brûler un grand nombre. " L'accusation est grave, elle exige un mot de
réponse.
Le disciple du Poverello, " un promoteur d'autodafés ! " On ne
saurait, en vérité, mentir plus effrontément à l'histoire. Nous défions nos
contradicteurs de relever chez lui un seul acte, un seul conseil, une seule
parole, qui justifient une pareille assertion. Qu'ils ouvrent les documents de
l'époque, et ils verront que cet orateur si puissant dans l'art d'ébranler les
masses ne les subjuguait pas moins par l'aménité de son caractère que par
l'éclat de son éloquence ou de ses miracles. " Savoir immense, parole de
feu, sublimes envolées sur la doctrine, toutes ces qualités, nous dit Jean
Rigaud, se fondaient harmonieusement en lui dans cette juste mesure qui fait
les grands orateurs. Son langage était toujours si parfaitement approprié aux besoins
de son auditoire, que tous se sentaient intérieurement transformés, pendant que
la beauté de sa diction charmait leurs oreilles. Les hérétiques rentraient dans
le bercail de l'unité catholique, les pécheurs se frappaient la poitrine, les
bons devenaient meilleurs; personne ne s'en retournait froissé ni mécontent.
"
Voilà le témoignage que lui rendent ses contemporains : témoignage sincère et
sans emphase que n'infirmeront ni les accusations tardives ni les phrases
sentimentales de la libre-pensée. Sa croisade était donc toute spirituelle, et
ses procédés, ceux d'un apôtre. Il voulait exterminer le mal et sauver le
coupable : intransigeant sur le dogme, parce qu'il était persuadé, et avec
raison, que l'erreur est pour les peuples le plus redoutable des fléaux, mais
en même temps rempli de condescendance et de commisération pour les personnes,
parce qu'il savait combien il est difficile de guérir les cœurs ulcérés par la
passion ou aveuglés par l'erreur.
Alla-t-il jusqu'à faire des conférences contradictoires, où les chefs de
l'hérésie étaient invités à venir défendre leurs doctrines ? Surius l'affirme ;
il cite même notamment, parmi les centres populeux où eurent lieu ces
colloques, Rimini, Toulouse et Milan. L'assertion n'a rien que de vraisemblable
: les tournois dogmatiques étaient dans les goûts du temps, et saint Antoine
n'avait, sous ce rapport, qu'à s'inspirer des grands exemples donnés par saint
Dominique à Montréal et à Fanjeaux.
CHAPITRE V
SAINT ANTOINE DANS LE VELAY ET LE BERRY
De Toulouse, selon Barthélémy de Pise, le redoutable antagoniste des Manichéens
fut envoyé, à titre de Gardien (ou supérieur), dans ta ville du Puy-en-Velay.
Il avait lu plus d'une fois le portrait du supérieur esquissé par le fondateur
lui-même; il le réalisa, observant à la lettre le conseil de saint François :
" Soyez l'ennemi du péché et l'ami du pécheur, et que votre conduite
demeure pour vos frères le miroir de la perfection religieuse. " On ne
peut douter que ses sujets, de leur côté, n'aient été heureux et fiers d'avoir
pour maître, dans les luttes de l'ascèse monastique, un imitateur aussi parfait
du Réformateur ombrien; mais nous sommes obligés de nous borner à cette simple
constatation. Les documents primitifs sont absolument muets sur le passage du
thaumaturge dans le Velay ; et les légendaires du xive siècle ne nous en ont
conservé que deux anecdotes, deux prophéties dont la genèse nous échappe et
qu'en raison de leur provenance, nous n'enregistrons que sous réserves. A un
notaire du Puy, de mœurs dissolues, le serviteur de Dieu annonce sa conversion
et la palme du martyre. A une mère qui se recommande à ses prières, il prédit
que son fils s'enrôlera dans la milice franciscaine et sera massacré en haine
de la foi par les sectateurs du Coran. Il nous tarde de voir resplendir au
grand soleil l'action salutaire et pacifiante de l'apôtre; et c'est
l'hagiographe Jean Rigaud qui va nous la révéler. Avec lui du moins, malgré
l'omission habituelle des dates, nous n'aurons plus de doutes sur
l'authenticité des faits.
Transportons-nous tout d'abord dans la capitale du Berry. Là, le 30 novembre
1225 — c'est-à-dire, selon toutes les probabilités, quelques mois après
l'arrivée du Bienheureux dans le Velay, se tenait un concile national présidé
par le cardinal de Saint-Ange, légat du Saint-Siège. On y devait traiter les
deux questions capitales du temps : la pacification du Midi et l'extinction de
l'hérésie albigeoise. Six archevêques, une centaine d'évêques, une foule
d'abbés mitres et de prieurs, y étaient présents ainsi que les deux
compétiteurs, Raymond VII et Amaury de Montfort. Le plus célèbre orateur de
l'époque avait été invité à prendre la parole et cet orateur n'était autre que
le nouveau Gardien du Puy-en-Velay. Nous avons sur ce point le témoignage
formel de Jean Rigaud, dont la relation mérite d'être rapportée tout au long.
" Des Frères dignes de foi, écrit-il, m'ont appris le fait suivant. Saint
Antoine prêchait à Bourges dans un synode. Au milieu de son allocution, il eut
une illumination soudaine, et se tournant vers l'archevêque, il lui dit :
" C'est à vous qui portez la mitre, que je m'adresse. " Alors il se
mit à lui reprocher certaines fautes qui chargeaient sa conscience. Il le fit
avec tant de zèle, et tira des saintes Ecritures, à l'appui de sa thèse, des
arguments si clairs et si décisifs, que le coupable se sentit une vive
componction au cœur et des larmes dans les yeux. Après la clôture du synode,
l'archevêque prit le Saint à part, lui découvrit humblement les plaies de son
âme et se montra, depuis ce moment, plus dévoué à l'Ordre des Mineurs, en même
temps que plus exact et plus vigilant dans l'accomplissement des obligations de
sa charge pastorale. "
L'archevêque de Bourges était alors Simon de Sully, qui gouverna le diocèse de
1218 à 1232. _ C'était l'homme de confiance du pape Honorius III et du roi
saint Louis, et l'on se demande quelle peut bien être la nature des griefs
formulés par le Saint. " Le docteur Lempp pense qu'il s'agissait ici du
mauvais vouloir de l'archevêque à l'égard des Frères-Mineurs, à l'encontre des
recommandations du Souverain Pontife. Cette explication concorde assez bien
avec la fin du récit, où il est dit que le prélat changea de dispositions
envers les fils de saint François, et avec ce que nous savons de l'accueil qui fut
fait à ces derniers, quand ils apparurent en France. Le clergé était en
défiance à l'égard de cette nouvelle famille religieuse, qui semblait s'écarter
des voies battues et qui contrastait avec les Ordres déjà existants. Aussi
voyons-nous le pape Honorius III intervenir à plusieurs, reprises pour les
recommander et défendre un de leurs privilèges, celui d'avoir des offices
propres chez eux. Il interdit (Le 17 septembre 1225) à l'évêque de Paris de les
excommunier, comme celui-ci les en avait menacés, s'ils usaient de ce
privilège. "
Quoi qu'il en soit, les saintes audaces de l'orateur et la conversion du prélat
ont, il faut bien l'avouer, quelque chose d'étrange qui nous surprend au
premier abord; mais ce côté insolite de la scène démontre précisément, mieux
que n'importe quel prodige, que notre Bienheureux était universellement
considéré comme un homme extraordinaire, comme un envoyé de Dieu.
Peut-être est-ce, également à Bourges qu'eut lieu le plus étonnant de ses
prodiges, le miracle eucharistique, qui devait avoir un si grand retentissement
dans toute l'Europe, avant d'être un objet de dispute entre les différentes
villes qui revendiqueraient l'honneur d'en avoir été le théâtre. Nous
étudierons plus loin la question secondaire du lieu; commençons par l'exposé du
fait, tel que nous le trouvons dans la chronique de Jean Rigaud.
Parmi les auditeurs du thaumaturge se trouvait un hérétique que l'évêque de
Tréguier qualifie " d'esprit fourbe et pervers ", sans le désigner
autrement. Son langage et son opiniâtreté trahissent en lui un des prosélytes
du catharisme albigeois. Les discours du Bienheureux l'avaient ébranlé, mais
sans le convaincre entièrement. Un dogme lui paraissait, entre tous,
inadmissible, celui de
En face d'un esprit si rebelle à la lumière de la vérité, le thaumaturge se
sentit pris d'une immense commisération, et n'écoutant que son désir de sauver
les âmes, il lui dit : " Vous avez un cheval que vous montez souvent. S'il
se prosterne devant l'Eucharistie, n'admettrez-vous pas le dogme de
Le défi était solennel ; le Franciscain l'accepta, en ajoutant toutefois que si
le miracle n'avait pas lieu, il ne faudrait l'imputer qu'à ses propres péchés.
Dans l'intervalle, il se prépare et emploie les armes des saints : le jeûne et
la prière. Au jour convenu, le cheval affamé, amené par son maître, débouche
sur la place publique. On lui présente l'avoine, pendant qu'en face se tient le
serviteur de Dieu, debout, recueilli, le ciboire à la main.
" Alors, en présence de la foule accourue sur les lieux, la bête, laissée
libre dans ses mouvements, s'avance vers le ciboire contenant l'Eucharistie,
fléchit les genoux dans l'attitude de l'adoration et ne se relève que sur
l'ordre du thaumaturge. "
" Rougissez, incrédules ! s'écrie en terminant l'hagiographe limousin.
Rougissez de honte, alors qu'un être irraisonnable vous donne une pareille
leçon ! "
" L'hérétique avait résisté au raisonnement ; il ne résista pas au
miracle. Fidèle à sa promesse et convaincu jusqu'à l'évidence, il abjura
publiquement ses erreurs. "
Une âme reprise à l'hérésie, c'est toujours la plus difficile comme la plus
noble des conquêtes. Ce fut pour notre Bienheureux la source des plus pures
jouissances, et pour toute la contrée, d'après
Ainsi la victoire du Saint était complète, ou plutôt la victoire du divin
Rédempteur ; car c'est Lui qui s'affirmait de nouveau en face du manichéisme,
le maître de la création, le docteur de la vérité, le triomphateur de l'enfer.
C'est lui qui rentrait dans les intelligences et y ressaisissait l'empire qui
lui appartient de droit et dont il n'est jamais impunément dépossédé. Ainsi se
réalisaient, d'une façon inattendue, les prévisions et les espérances du
Patriarche séraphique.
Le "miracle eucharistique" nous offre un des épisodes les plus
attachants de la lutte éternelle entre la vérité et l'erreur. Voilà pourquoi
nous l'avons raconté tout au long, dans ses plus menus détails et avec ses
heureuses conséquences. Reste un point secondaire à examiner, le point
controversé, c'est-à-dire le lieu du prodige.
Le fait en lui-même, hâtons-nous de le dire, est hors de litige, attesté qu'il
est par tous les hagiographes et notamment par 1'évêque de Tréguier, Jean
Rigaud, qui le rapporte, non comme un trait oublié par ses prédécesseurs, mais
comme un " événement mémorable, extrait d'une relation antérieure, d'un
recueil des miracles du Saint ". Les divergences ne s'accusent que
lorsqu'il s'agit d'assigner le nom de la ville privilégiée qui en fut le
théâtre. Jean Rigaud se tait; Surius désigne Toulouse ; Barthélémy de Pise,
Rimini ; Wadding se prononce en faveur de Bourges, Le "Liber miraculorum
" dit vaguement : " Dans le comté de Toulouse. " En face de cet
enchevêtrement d'opinions opposées, qu'il nous soit permis d'exprimer la nôtre.
Si nous écartons les historiens, qui se divisent, pour interroger une autre
forme de la traditions, les monuments lapidaires, nous verrons qu'une seule
ville, Bourges, possède des titres sérieux à l'honneur qu'elle revendique. Et,
en effet, Toulouse n'offre pas le moindre vestige de cet événement, pas une
pierre, pas une inscription; Rimini ne parle que du discours aux poissons de
l'Adriatique. La capitale du Berry, seule, montre un témoin de ces temps, un
témoin six fois séculaire, l'église Saint-Pierre-le-Guillard, consacrée en 1231
par Simon de Sully : édifice de style ogival, dans le goût de l'époque, et dont
la construction tout près des remparts, mais en dehors, implique l'idée d'un
monument commémoratif destiné à perpétuer le souvenir de quelque événement
extraordinaire. L'origine et la date d'érection de ce sanctuaire corroborent
ainsi la tradition dont Wadding s'est fait l'interprète; et nous estimons que,
dans le litige qui nous occupe, les présomptions sont plutôt en faveur de
Bourges.
En dehors des deux scènes mémorables où le champion des croyances antiques a
joué un rôle si important, nous n'avons rien de précis. Fut-il consulté par les
Pères du concile de 1225 ?
Aborda-t-il le terrain politique, et eut-il l'occasion d'émettre son opinion
sur l'affaire des deux prétendants, Raymond VII et Amaury, à l'heure où ce
dernier cédait au roi Louis VIII le fruit des conquêtes paternelles ? Nous
l'ignorons. Dans tous les cas, l'assemblée se sépara sans avoir réglé le
litige, et ce ne fut que l'année suivante, au concile provincial de Paris (30
janvier 1226), que le roi, décidé à user de ses droits de suzerain pour
intervenir dans les troubles du Midi, déploya l'oriflamme de saint Denys et
marcha sur Avignon, dont le siège le retint trois longs mois.
A travers le cliquetis des armes et au-dessus du fracas des lances qui
s'entrechoquent, résonne une note d'une harmonie toute céleste et brille une de
ces lueurs surhumaines, une de ces visions si fréquentes aux premiers temps de
l'Ordre séraphique et qui leur donnent un charme si pénétrant. Voici, en effet,
ce que nous racontent les historiens du Poverello.
Le Frère Jean Bonelli de Florence, que saint François avait établi Provincial
de Provence, présidait alors, à Arles , " un Chapitre auquel assistaient
le Frère Monald, prêtre renommé pour ses talents et plus encore pour sa
sainteté, et le bienheureux Antoine, à qui le Seigneur avait accordé
l'intelligence des saintes Ecritures et une éloquence plus douce que le miel
pour chanter le Christ et ravir les multitudes. Antoine prêcha sur le titre
même de
Derrière saint François et au-dessus de lui, ne faut-il pas voir le ciel
lui-même approuvant et sanctionnant par ce prodige la stratégie, toute faite de
persuasion, de douceur et de patience, employée par le héros portugais dans les
guerres du Languedoc ?
Est-ce au Chapitre d'Arles que le Bienheureux fut promu " custode de
Limoges " ? Nous ne saurions l'affirmer positivement. Jean Rigaud
mentionne bien le titre, mais d'une façon transitoire et sans s'occuper ni de
la date de l'élection ni de la durée de la charge. Custode, c'est-à-dire
supérieur de deux ou trois couvents ayant pour centre la ville de Limoges, avec
pleine juridiction et les obligations afférentes : maintenir la discipline au
dedans, prêcher au dehors, ranimer partout la foi et la ferveur, sans négliger
la diffusion de l'Ordre.
Il est toujours difficile de gouverner une Province en fondation. Antoine ne
sera pas au-dessous de sa tâche. Mais dieux événements importants vont, dès son
entrée en charge et malgré lui, le mettre plus en relief et imprimer un nouvel
essor à son activité ; la mort de saint François et la croisade de Louis VIII.
Une quinzaine de jours après son élection, en effet, le 3 octobre 1226, le
fondateur, le Patriarche d'Assise, rend sa belle âme à Dieu, parmi les doux
ramages de ses sœurs les alouettes et les mélodieux concerts de ses frères les
séraphins. Elisée avait hérité du manteau d'Elie. Antoine héritera du manteau
de François, non seulement d'une part de son autorité, mais de ses vertus, de
son humilité, de sa douceur, de son zèle. Apôtre non moins intrépide,
thaumaturge plus puissant, orateur plus entraînant et plus fécond, c'est lui
qu'on invoquera pour conjurer le péril social et désarmer les haines
irréconciliables.
Pendant ce temps-là se déroulent les scènes de la courte épopée dont Louis VIII
est le héros. Maître d'Avignon, il parcourt en vainqueur le comté du Languedoc
et déjà s'approche de Toulouse, lorsqu'il est brusquement terrassé par un mal
implacable (8 novembre 1226), laissant à son épouse, la régente Blanche de
Castille, le soin de continuer et de terminer la croisade contre les Albigeois.
L'effervescence causée par la reprise des hostilités a franchi, avant l'apôtre
franciscain, les massifs du Centre ; mais à Limoges, comme à Toulouse, il sera,
sans y avoir visé, le plus habile des diplomates et le plus puissant des
pacificateurs; il fera l'œuvre de Dieu, rien que l'œuvre de Dieu, seulement
avec moins d'obstacles et beaucoup plus d'éclat.
Ces pays montueux seront sa terre de prédilection. Il y versera plus
abondamment ses sueurs, y sèmera plus de bienfaits, plus de miracles, et y
laissera un souvenir plus vivace ; et de notre côté, nous marcherons d'un pas
plus ferme, étant conduits par le guide sûr qu'est l'hagiographe limousin.
Entrons donc avec confiance, à la suite de notre héros, dans le nouveau champ
ouvert à son activité, et jetons hardiment la faucille dans la gerbe d'or de
ses travaux apostoliques.
CHAPITRE VI
DANS LE LIMOUSIN
(1226-1227 ?)
En 1226, les Cordeliers étaient déjà depuis trois ans établis à Limoges, sous
le nom de Menudets. Leur résidence était voisine de l'église Saint-Paul, non
loin de l'emplacement actuel de la gare. Ils n'avaient pas été sans parler du
grand apôtre qui venait de remuer le Languedoc et le Berry. Aussi, à son
arrivée, la ville de Limoges lui fit-elle une de ces réceptions triomphales
qu'expliqué la foi de l'époque. On voulait le voir, l'entendre, toucher le bord
de ses vêtements. A peine avait-il posé le pied dans la ville, raconte la
chronique de l'abbaye de Saint-Martin de Limoges, qu'il prêchait au cimetière
Saint-Paul, à l'occasion de la commémoration des morts ou de quelque autre
cérémonie funèbre. Son discours dut faire impression ; car la chronique du
monastère bénédictin ne jugea pas indigne d'elle de nous signaler le texte
qu'il avait développé dans la circonstance. C'était le verset suivant des
psaumes du roi-prophète : " Au soir la tristesse ; au matin la joie.
" L'orateur sut tirer de cette antithèse des applications ingénieuses, des
tableaux pleins d'animation, dont il a emporté le secret dans la tombe. Nous
retrouvons le même texte dans ses notes ; peut-être faut-il y voir la synopse
de son allocution. " Il y a, dit-il, trois soirs et trois matins, trois
deuils et trois allégresses : trois soirs, la chute de nos premiers parents, la
mort du Christ et notre propre mort ; trois matins, la naissance du Messie, sa
résurrection et la nôtre. "
Le lendemain, c'était l'abbaye elle-même qui réclamait sa présence. Il y
prononça, sur l'excellence de l'institution monastique, une allocution qui
débutait par ce cri du Psalmiste : " Qui me donnera des ailes comme à la
colombe, et je volerai à mon asile et m'y reposerai en paix. " Les
Bénédictins du mont Soubase avaient accueilli avec respect le Patriarche
séraphique et lui avaient fourni son premier lieu de prière. Leurs frères de
Limoges entourèrent de la même vénération son disciple privilégié et lui
prêtèrent également leur appui. Son passage dans leur monastère est mentionné
comme un événement dans leurs archives, et c'est à eux que nous devons la
connaissance de leurs premières relations. " L'an 1226 — lisons-nous dans
la chronique manuscrite de Pierre Coral, abbé de Saint-Martin, de Limoges vers
la moitié du xiiie siècle — le bienheureux Antoine, de l'Ordre des
Frères-Mineurs, reçut pour ses Frères, et à certaines conditions, un local
situé dans les dépendances de notre abbaye. "
Les chroniques bénédictines se bornent à ces renseignements, auxquels nous
n'avons à reprocher que leur concision. Heureusement, l'évêque de Tréguier,
Jean Rigaud, est là pour répondre à notre attente, et nous redire avec
abondance de détails par quels moyens, prière et prédication, vertus et
prodiges, prodiges surtout, l'apôtre franciscain prit possession de la terre du
Limousin.
Le plus fameux miracle de saint Antoine est un acte de bilocation, qui eut lieu
dans la nuit du Jeudi Saint. Le Bienheureux prêchait dans l'église
Saint-Pierre-du-Queyroix et répandait sur le peuple les semences de la parole
de vie. II se souvint, au cours de son allocution, qu'il devait réciter au
couvent, à la même heure, une leçon de l'office des matines, et qu'il avait
omis de se faire remplacer. Affligé de cet oubli, il s'arrête, demeure
immobile, silencieux, et apparaît tout à coup au milieu de ses Frères, surpris
et stupéfaits. Il lit la leçon indiquée, puis reprend ses sens dans la chaire
de Saint-Pierre-du-Queyroix et continue le sermon qu'il avait commencé.
La sagesse divine ne fait rien sans motif. Quel est donc, dans ce prodige de
bilocation, le dessein du Rédempteur ? Voulait-il, par là, récompenser le moine
de sa fidélité aux moindres observances de cette discipline régulière qui est,
pour le religieux, le chemin de la perfection, ou se proposait-il de signaler à
l'admiration du peuple celui qui était son ambassadeur attitré, et de donner
plus d'autorité à sa parole ? Peut-être l'un et l'autre. Dans tous les cas, le
second résultat fut atteint; car les prédications du Bienheureux excitèrent un
tel enthousiasme, que bientôt il lui fallut prêcher en plein air, aucune église
n'étant assez vaste pour contenir les foules accourues pour l'entendre. Jean
Rigaud nous raconte, à ce propos, le trait qu'on va lire.
Saint Antoine haranguait la multitude sur la place du Creux des Arènes. Mais
voici que tout à coup les nuages. s'amoncellent ; le tonnerre gronde, les
éclairs sillonnent la nue, l'orage éclate sur la ville. Les, auditeurs,
effrayés, commencent à s'enfuir; mais le thaumaturge les retient, les rassure
d'un ton plein de bonté, et faisant un admirable acte de foi dans la puissance
de Celui qui enchaîne les eaux dans l'embrun des nues, il leur crie : " Ne
craignez rien ; continuez d'écouter la parole de Dieu, et j'espère de Celui en
qui l'on n'espère jamais en vain qu'il ne permettra pas que la pluie vous
atteigne. " Ils défèrent à son avis ; et la prédication terminée, ils remarquent
que, selon la promesse du Bienheureux, il n'est pas tombé une goutte d'eau sur
la place du Creux des Arènes, pendant que l'averse avait inondé le reste de la,
cité.
" Quand je suis entré dans l'Ordre de Saint-François, ajoute le narrateur,
plusieurs des Frères qui avaient assisté au sermon, étaient encore vivants et
se rappelaient même parfaitement le fond du thème développé par l'orateur. Ils
méritent pleinement créance, étant de ces témoins compétents qui rapportent ce
qu'ils ont vu et entendu. "
Cependant, au milieu des préoccupations d'une vie si mouvementée et entremêlée
de tant de surnaturel, " le custode " ne négligeait pas la direction
des religieux confiés à sa sollicitude. Il affermissait les bons ; il
réchauffait l'ardeur des tièdes ; il avait pitié de ceux qui chancelaient. L'un
de ces derniers, un novice nommé Pierre, qu'il avait lui-même admis dans
l'Ordre, songeait, sous l'obsession d'une pensée de découragement, à rentrer
dans le siècle. Perdre sa vocation est toujours un malheur, quelquefois un désastre
irrémédiable. Le Bienheureux fut averti par révélation de la tentation et des
angoisses intérieures du novice. Il alla le trouver, le réconforta et lui dit,
en lui soufflant dans la bouche : " Reçois l'Esprit-Saint. " Au même
moment, le novice se sentit l'esprit entièrement rasséréné. La flèche de la
tentation était comme émoussée, et lui-même déclara plus tard qu'il n'en avait
jamais plus ressenti les atteintes.
A Limoges, le nom de saint Antoine est acclamé ; il en sera bientôt de même
dans toute la région.
Toutes les villes du Limousin se disputaient l'honneur de posséder le puissant
thaumaturge. Il accédait à leur requête, quand il le pouvait, dépensant ses
forces sans compter et semant les miracles sur ses pas.
Ce sont même ces miracles recueillis sans ordre chronologique, mais avec un
religieux respect, qui nous aideront à jalonner les principales stations de son
apostolat.
A Saint-Junien, il annonça à l'avance que la chaire improvisée d'où il parlait
serait renversée, mais que, malgré les efforts de Satan et de ses suppôts, il
n'en résulterait rien de fâcheux. La prédiction s'accomplit. L'estrade
s'écroula avec fracas au commencement de son discours; mais personne ne fut
blessé.
Dans un monastère bénédictin du même diocèse, il récompensa par une faveur
spirituelle la généreuse hospitalité que lui fournissaient les fils de saint
Benoît,
Il était souffrant. Le religieux qui le soignait apprit bientôt qu'il fait bon
vivre, ne fût-ce qu'une heure, dans la compagnie des saints. Ce pauvre moine,
souffleté, comme saint Paul, par le démon du vice impur, était en proie à de
violentes tentations. Eclairé d'en haut sur l'état de trouble de cette âme, le
thaumaturge ne put refouler le sentiment de commisération qui l'étreignait. Il
lui dépeignit, comme s'il y eût assisté, toutes les péripéties de cette agonie
intérieure, puis le détermina, à force d'aimables instances, à revêtir la
tunicelle que lui-même venait de quitter. L'ombre de saint Pierre guérissait
les malades. La robe de saint Antoine ne fut pas moins efficace. De cette
tunique sanctifiée au contact d'une chair virginale, se dégagea une vertu qui
apaisa l'orage des sens et délivra pour toujours le moine agenouillé à ses
pieds.
Ailleurs ,(Le biographe ne cite pas plus qu'au paragraphe précédent le nom de
la localité), c'étaient ses propres Frères qu'il prémunissait contre les
illusions diaboliques et les tentations propres à l'état religieux. Un soir,
après complies, il vaquait selon son habitude à l'exercice de l'oraison, et ses
Frères avec lui. Ceux-ci, en sortant de l'oratoire, aperçurent aux demi-clartés
de la lune, une foule de malfaiteurs occupés à dévaster la moisson du champ
voisin, qui appartenait à l'un des bienfaiteurs du couvent. Ils coururent en
avertir leur vénérable custode, resté en prière dans l'oratoire et tout abîmé
dans le sentiment de la présence de Dieu. " Ne vous tourmentez pas, leur
répondit-il, et retournez à votre méditation. Ce n'est là qu'une ruse de l'ange
des ténèbres, qui cherche tantôt à troubler votre repos nocturne, tantôt à vous
détourner de l'oraison. Demain il n'y aura rien de détruit dans le champ de
notre bienfaiteur, " Le lendemain, au point du jour, les religieux
constatèrent que la moisson était intacte ; et leur vénération, déjà grande
pour un supérieur si richement orné des dons de l'Esprit-Saint, s'en accrut
encore.
Les épisodes qu'on vient de lire nous parviennent avec une signature qui enlève
au critique toute pensée de suspicion. Le nom de Jean Rigaud nous en garantit
l'exactitude. Il n'en est pas de même d'une foule d'autres traits insérés dans
des recueils hagiographiques de basse époque, principalement dans le
"Liber miraculorum": traits de provenance inconnue et de véridicité
problématique, mais que nous nous reprocherions pourtant de passer entièrement
sous silence. Ils serviront au moins à démontrer quelle haute idée on se
faisait du thaumaturge franciscain vers la fin du moyen âge.
Ici, c'est un enfant tombé dans une chaudière d'eau bouillante et préservé de
toute brûlure par l'intercession du serviteur de Dieu ; là, un enfant qu'il
ressuscite et qu'il rend à sa mère ; ailleurs, il restitue miraculeusement à
une femme du Limousin " la chevelure que lui a brutalement arrachée son
mari ". Plus loin, il ordonne à un pauvre pécheur suffoqué par l'émotion
et le repentir, d'écrire ses fautes sur une feuille de parchemin ; et à mesure
que le pénitent les accuse, un ange du ciel les efface.
Enfin voici le trait le plus merveilleux, le plus populaire aussi :
l'apparition de l'enfant Jésus, Au cours de ses prédications, l'intrépide
missionnaire était descendu chez un bourgeois qui lui offrait l'hospitalité.
Là, se livrant à son attrait pour l'oraison, il prolongea sa veille bien avant
dans la nuit. Par une disposition spéciale de
Telle est, en abrégé, la célèbre apparition de l'enfant Jésus, qui formerait la
page la plus idéale, la plus suave de l'hagiographie, si l'on pouvait en
prouver la réalité. Malheureusement, le doute plane sur le fond comme sur les
détails de cette vision. Elle ne repose que sur l'assertion d'une compilation
de la fin du xive siècle, le "Liber miraculorum", dont tous les matériaux
sont loin d'avoir la même valeur ; et la critique ne peut l'admettre que sous
réserves. Vraie ou non, les arts l'ont mise en relief et popularisée. Pas
immédiatement toutefois ; car la plus ancienne représentation de l'enfant Jésus
sur les bras de saint Antoine ne remonte qu'à l'année
Le merveilleux fleurit ainsi à toutes les pages du "Liber
miraculorum"; mais au merveilleux nous préférons le vrai, toujours,
surtout lorsqu'il s'agit d'un thaumaturge tel que saint Antoine. Il n'a pas
besoin d'une auréole d'emprunt ; sa propre gloire lui suffit : elle jette un
lustre incomparable. Ecoutons ce qu'affirmé à ce sujet la véritable histoire
par la bouche de l'évêque de Tréguier : " Oh ! l'heureux prédicateur ! Il
prêchait d'exemple et de parole, à tous, sans acception de personnes, et
d'éclatants prodiges venaient confirmer la vérité de sa doctrine. "
Voilà bien l'envoyé de Dieu, tel que l'image s'en est conservée dans l'esprit
des populations du Limousin, allant d'une bourgade à l'autre, guérissant les
malades et réconfortant, selon l'occurrence, les esprits dévoyés, les cœurs
déchus, les enfants souffreteux, les mères en deuil, tous ces désespérés de la
vie dont chaque siècle entend les plaintes ou les récriminations. Voilà le
thaumaturge semant la doctrine de vie et les faveurs célestes, comme le
laboureur sème le froment, à pleines mains. Et voilà aussi le moissonneur
fortuné relevant les épis d'or et liant, dans les champs du Père de famille,
des gerbes aussi précieuses que serrées.
Cependant, à travers ses courses apostoliques " dans le diocèse de
Limoges, il était poursuivi par ce besoin de solitude qui fut le tourment de sa
vie. Apercevant sur sa route, aux environs de Brive, à l'arrière-plan du vallon
baigné par
Disons-le tout de suite, le séjour de saint Antoine aux grottes de Brive
ressemble à ses autres étapes à travers
Les chroniques médiévales racontent avec complaisance les merveilles accomplies
dans les régions du Centre. Mais ce qu'elles ne nous disent pas, ou ce qu'elles
disent en termes trop vagues, ce sont les fruits de ces courses apostoliques :
Vers la fin de l'année 1226, le Fr. Elie, chargé provisoirement du gouvernement
de l'Ordre, adressait à tous les provinciaux et custodes, conformément à
Nul n'avait plus amèrement pleuré que saint Antoine la perte du Séraphin
d'Assise. Nul ne pria avec plus de ferveur pour que, du haut du ciel, il
veillât encore sur ses enfants et plaçât à leur tête un autre lui-même, un
homme capable de maintenir et d'organiser, en lui gardant son cachet primitif,
une institution si nécessaire au bien de l'Eglise. Il fut chargé par ses frères
d'une mission spéciale et secrète auprès du Souverain Pontife, mission relative
probablement à la candidature du Fr. Elie, dont on redoutait les innovations et
le relâchement et qu'on voulait écarter. Parti de Limoges dans le courant de
février 1227 (date approximative, assignée par Azzoguidi), il descendit les
bords du Rhône et s'achemina vers Marseille : voyage qu'il effectua rapidement
et qui fut signalé, au témoignage de Jean Rigaud, par un merveilleux acte de
reconnaissance.
Au moment où son compagnon et lui entraient, harassés de fatigue et encore à
jeun, dans une petite bourgade de Provence, une femme du peuple, touchée de
compassion, les invita à venir prendre un peu de repos dans sa maison. D'un
grand cœur et d'une foi plus grande encore, elle les reçut comme Marthe
recevait Nôtre-Seigneur à Béthanie, avec une charité parfaite, posa le pain et
le vin sur la table et courut emprunter un verre à sa voisine. Mais, soit
inadvertance, soit maladresse, le compagnon du Saint, en déposant le verre sur
la table, le brisa en deux. Autre accident plus fâcheux encore, l'hôtesse, en
retournant au cellier, s'aperçut qu'elle avait oublié de fermer le robinet du
tonneau et que le vin s'était répandu sur le sable. Quelle perte pour elle !
Elle ne put contenir son chagrin et en fit part à ses deux hôtes. Ce ne fut pas
en vain. Le Bienheureux, se cachant le visage des deux mains pour prier plus à
son aise, conjura l'Auteur de tout bien d'avoir pitié de l'affliction d'une
chrétienne si généreuse et de ne pas laisser sa bonne œuvre sans récompense. Sa
prière monta, comme une flèche, droit au cœur de Dieu : car soudain la coupe et
le pied du verre se rapprochèrent et le verre se redressa. A ce spectacle, la
paysanne demeura stupéfaite ; puis ayant la conviction du miracle et persuadée
que celui qui avait fait un premier prodige, pourrait bien en opérer un second
et lui rendre le vin perdu, elle courut au cellier. Là, nouvelle surprise ! Son
tonneau était plein, et le vin bouillonnait et débordait comme au sortir du
pressoir. Ivre de joie et hors d'elle-même, elle ne savait comment exprimer la
vivacité de sa gratitude. Mais déjà le thaumaturge, toujours humble, détaché de
tout et de lui-même, s'était dérobé à des louanges et à des marques de
vénération qui ne doivent se rapporter qu'à Dieu.
Cet épisode nous prouve d'une manière certaine que notre Bienheureux traversa
Les prières d'un saint sont une force; sa bénédiction, un germe de résurrection
et de vitalité. Deux ans après le départ d'Antoine, le conflit qui a
ensanglanté le Midi de
CHAPITRE VII
RETOUR EN ITALIE
D'après la légende primitive, le Bienheureux fut chargé par le Ministre général
d'une mission spéciale près de
Voir Rome, la cité des grands souvenirs et des monuments antiques, voir le
pape, le vicaire du Christ, est pour quiconque n'a pas perdu le sens de la foi,
une des plus pures jouissances qu'on puisse goûter ici-bas. Saint Antoine eut
ce bonheur. De son séjour dans
Voilà la version originale, toute simple, toute naturelle. Le "Liber
miraculorum" l'amplifie suivant sa coutume, et l'entrelace de détails où
éclate le merveilleux. D'après ce recueil, le thaumaturge fut chargé par le
Pasteur suprême de préparer les pèlerins accourus à Rome à gagner les
indulgences de
Don des langues, nouvelle Pentecôte : autant d'éléments nouveaux introduits
dans le récit du "Liber miraculorum". Un prélat contemporain, le
cardinal Eudes de Châteauroux, prononçant le panégyrique de saint Antoine, fait
lui aussi, "oratorio modo", allusion à cette nouvelle effusion de
l'Esprit-Saint, lorsqu'il compare son héros aux apôtres, de qui l'on disait au
jour de
Muni de la bénédiction du Souverain Pontife, le thaumaturge quitta
Quand il aperçut, suspendue comme un nid d'aigle aux flancs, du mont Soubase,
la petite ville d'Assise, la patrie de saint François, son cœur battit plus
fort. Il allait enfin pouvoir satisfaire à loisir sa piété filiale envers celui
qu'il invoquait tout bas comme un saint. Nous nous le figurons volontiers
visitant
L'ardeur de sa prière et de ses sacrifices ne fut point étrangère aux résultats
du Chapitre général d'Assise (30 mai 1227). Le Fr. Elie, malgré ses intrigues,
fut écarté, et la majorité des suffrages tomba sur Jean Parenti de Florence,
esprit éminent, caractère franc et loyal, aussi fervent sous la bure qu'il
avait été intègre sous la toge. C'était le successeur immédiat de saint
François, et son digne successeur, au jugement d'un contemporain : " un
supérieur exemplaire, un diplomate estimé du pape (Grégoire IX), un prophète
écouté du peuple. "
Un pareil choix était bien de nature à réjouir le cœur de notre Bienheureux :
ses vœux étaient exaucés. Mais ce qui affligea son humilité, c'est qu'en le
déchargeant de la custodie de Limoges, le Chapitre le nommait Provincial de
Bologne.
L'assemblée ne se sépara pas sans avoir formulé un vœu relatif à la
canonisation du stigmatisé de l'Alverne; et le nouveau Général, Jean Parenti,
adressa une supplique dans ce sens à Grégoire IX, qui, l'année suivante (16
juillet 1228), se rendait en effet à Assise, et inscrivait solennellement le
Patriarche des pauvres dans les diptyques sacrés.
Dès que le thaumaturge eut pris possession de sa charge et réglé les affaires
de sa Province, il s'arma de nouveau de sa croix de missionnaire et se dirigea
vers les côtes de l'Adriatique. Bientôt il se retrouvait en face de ces
hérétiques orgueilleux et retors dont nous avons parlé plus haut, ces Cathares
dont l'aveuglement lui arrachait des larmes. " A toutes les industries de
son zèle, nous dit l'hagiographe limousin, ils n'opposaient que la froideur du
marbre ou, ce qui est peut-être pis encore, un sourire méprisant. " Il eût
voulu, au prix de mille vies, si c'eût été possible, dissiper les préjugés qui
leur cachaient la divinité de l'Évangile et les beautés de la foi. Mais comment
les atteindre ? Comment les aborder ? Ils le fuyaient, comme l'oiseau de proie
fuit la lumière. La chronique que nous venons de citer, va nous dire comment il
finit par vaincre leur obstination.
Antoine désespérait des hommes; il ne désespéra pas de Dieu. " Sous le feu
de l'amour qui l'embrasait ", il se sentit inspiré, pour trancher le
différend entre la foi et l'hérésie, d'en appeler à la toute-puissance du
Créateur. Il fit signe à ce peuple de marins de le suivre sur la grève, et
interpellant directement les Cathares: " Puisque vous refusez d'entendre
la parole de Dieu, leur cria-t-il, je m'en vais, pour vous confondre plus
manifestement, prêcher aux poissons." Alors, le visage tourné vers le
fleuve, il s'adressa aux innombrables tribus qui peuplent les ondes, et leur
exposa les bienfaits dont les entoure la providence attentive du Créateur.
" C'est lui, leur dit-il, qui vous a créés. C'est lui qui vous a donné
pour demeure l'élément limpide dans lequel vous vous mouvez en toute liberté.
C'est lui qui vous nourrit, sans que vous ayez à travailler. " A ces mots,
les poissons accourent, se rassemblent, lèvent la tète hors de l'eau, écoutent
et tiennent leur regard fixé sur le Bienheureux comme s'ils eussent été doués
de raison. Ils ne reprirent la liberté de leurs ébats que lorsqu'il les eut
bénis et congédiés.
Malheureusement le narrateur, absorbé sans doute par les formes étranges et
insolites du miracle, a omis de désigner la ville qui en fut le théâtre, comme
il avait omis la date. Il s'est contenté de dire : " Prope Paduam : Aux
environs de Padoue," Mais ceux qui ont écrit après lui ont précisé; et
tous, l'auteur du "Liber miraculorum", les Fioretti Barthélémy de
Pise, Sicco Polentone et les Annalistes de l'Ordre, ont inséré dans, leur
relation le nom de Rimini. De plus, la tradition franciscaine se trouve
corroborée par l'existence d'un, monument commémoratif, érigé en 1559 sur les
rives de
D'autre part, la scène est unique dans l'histoire, naïve et gracieuse, d'une
simplicité dont le merveilleux fait tout le coloris. Réparée des circonstances
qui l'ont amenée, elle pourrait paraître puérile; mais replacée dans son cadre
normal, entre les Cathares qui regimbent contre le joug de l'Évangile et un
missionnaire ardent qui, les voyant périr, veut les sauver malgré eux, elle
grandit et prend des proportions immenses. La présence du divin, remarque Jean
Rigaud, répand sur elle des reflets d'infini, autant que sur le discours de
saint François aux oiseaux . " " Autant " : ce n'est pas assez
dire à notre avis. Le Patriarche séraphique était beau, quand dans la vallée de
Spolète il prêchait aux oiseaux et les invitait à louer Dieu. Saint Antoine
nous paraît plus beau, plus grand, lorsqu'il s'adresse aux poissons. La scène
de Bévagna a une teinte plus douce, celle de Rimini un caractère plus émouvant.
C'est qu'ici la liberté humaine est en jeu. La vérité et l'erreur se disputent
l'empire des consciences; et dans ce duel, vieux comme le monde, les créatures
privées de raison, évoquées, prennent parti pour la première, lui rendent un
témoignage muet, mais d'une éloquence irréfutable, et lui assurent un de ses
plus mémorables triomphes.
" Le discours aux poissons " est le digne pendant du " miracle
eucharistique " (de Bourges ?).
Le miracle est une apparition soudaine du Maître de la création, un éclair qui
déchire la nue, un coup de tonnerre qui réveille, mais un coup de tonnerre et
un éclair qui ne convertissent qu'à la condition que les égarés ou les révoltés
apportent eux-mêmes au moins un certain désir de connaître la vérité et ne
fléchissent pas devant le devoir. C'est l'enseignement qui ressort du curieux
épisode que Jean Rigaud relate sous le titre du " mets empoisonné ".
Les Pharisiens, confondus par le Messie, complotaient sa mort. Les Cathares
d'Italie agirent de même. Furieux d'être toujours battus dans les controverses
publiques, ils résolurent de se venger en empoisonnant leur adversaire.
L'horreur d'un pareil attentat n'arrêtait pas ces Pharisiens du xiiie siècle.
Ils invitèrent l'apôtre à dîner et lui présentèrent un mets empoisonné. Ils
comptaient sans l'intervention de
Au départ du thaumaturge, ils mêlèrent leurs acclamations enthousiastes à
celles des catholiques demeurés fidèles; mais ni les uns ni les autres ne
surent jamais de quels sacrifices, de quels actes d'héroïsme la conversion des
Cathares avait été le prix.
En dehors de Rimini que nous venons de quitter, et de Padoue, où nous serons
bientôt, il est impossible de déterminer, même d'une manière approximative, le
trajet suivi par le thaumaturge et d'indiquer les étapes de sa route. Certains
auteurs de basse époque désignent, il est vrai, plusieurs localités, et nous le
montrent, à travers l'auréole des miracles : —à Ferrare, forçant un enfant
encore à la mamelle à proclamer l'innocence de sa mère, patricienne en butte
aux plus injurieux soupçons de son mari ; — à Florence, annonçant dans une
allocution aux funérailles d'un avare, que son âme est en enfer et son cœur
parmi les pièces d'or de son coffre-fort ; — à Varèse, communiquant à l'eau
d'un puits la vertu de guérir des fièvres pernicieuses. Mais pas une seule
date.
Les traditions locales sont également muettes ou trop vagues, sauf à Goritz, où
le passage du Bienheureux est authentiqué, ainsi que le constatent deux
inscriptions lapidaires, par la bénédiction de la chapelle des Mineurs;
chapelle qu'il dédia à sainte Catherine d'Alexandrie, vierge fameuse par sa
science non moins que par son courage.
Ne cherchons point à créer une chronologie fantaisiste, et prenons le Saint tel
qu'il est en réalité, l'envoyé de Dieu, le pèlerin de la parole divine, allant
de-ci de-là, partout où le pousse l'action de l'Esprit-Saint, partout aussi où
l'appellent les besoins de sa famille religieuse. Il évangélise tour à tour,
sans que nous sachions dans quel ordre, le littoral de l'Adriatique,
Enfin, le voilà devant Padoue. Quand il franchit l'enceinte des murailles de la
vieille cité, il éprouve cette émotion mêlée d'espérance et de crainte que
ressent tout missionnaire en face de l'inconnu. L'espérance domine; mais il est
loin de se douter des merveilles et des consolations que
CHAPITRE VIII
A PADOUE
(1229-1230)
" Le sentier du juste, dit le Sage, est semblable au soleil qui jette ses
premiers feux à l'aurore et dont l'éclat va toujours croissant jusqu'à son
midi. " Le plein midi, pour notre Bienheureux, l'apogée de ses grandeurs
et de ses triomphes, c'est Padoue, ville privilégiée qu'il aimera à l'égal de
sa patrie, cité bénie qui lui donnera son nom dans l'histoire.
Attendu ou non, il y arrivait, le front enguirlandé de miracles, avec une
réputation de saint et d'orateur incomparable; et sa seule apparition
produisait sur le peuple une impression profonde que nous a traduite le
chroniqueur Rolandino. " Vers la fin de l'année 1229, écrit-il, une paix
inaccoutumée régnait dans
Padoue ne fut pas seulement un centre d'où l'apôtre franciscain rayonnait sur
tous les environs, et pour ainsi dire son quartier-général. Elle devint, elle
aussi, le théâtre de ses triomphes oratoires, et même à un tel degré qu'elle
demeure sans rivale sous ce rapport. Deux fois il la choisit pour sa résidence,
d'abord en 1229, puis en 1230. Faut-il rapporter au premier séjour quelques
traits du ravissant tableau que nous retraceront un peu plus loin les légendes
primitives ? Nous n'oserions l'affirmer, Ce qu'il y a de certain, c'est que la
vieille cité accueillit le moine mendiant par d'universelles et de chaleureuses
sympathies et qu'entre l'une et l'autre se noua, dès le premier contact, une de
ces débordantes affections qui se puisent aux sources les plus pures et que la
mort elle-même ne rompt pas. L'apôtre se plut dans cette atmosphère intellectuelle
où la jeunesse universitaire répand l'animation et la vie; et c'est là qu'il
rédigea, en tout ou en partie, durant son premier séjour, ses sermons sur les
Dominicales.
De plus, lors de sa première visite à Padoue, il agissait en Provincial, avec une
pleine autorité sur les trois branches de la famille franciscaine qui
ressortissaient à sa juridiction : les Frères-Mineurs, les Clarisses et le
Tiers-Ordre, ces trois merveilleuses créations du génie du Réformateur ombrien.
Comment douter, connaissant son caractère et sa passion pour le devoir, qu'il
ne se soit scrupuleusement acquitté de son office de supérieur et qu'il n'ait
réservé pour ses fils et ses filles de prédilection la meilleure part de ses
sollicitudes ? Du reste, les faits sont d'accord ici avec nos pressentiments,
et nous en avons pour preuves les traditions locales recueillies par différents
historiens.
Les Frères-Mineurs habitaient le couvent de Sainte-Marie, au centre de Padoue.
On devine avec quelle suave affection le Bienheureux épanchait son cœur dans
celui de ses frères. On devine aussi la puissance de sa parole sur leur esprit,
lorsqu'il leur rappelait la sublimité de leur vocation et qu'il les remettait
en présence de l'idéal franciscain. N'était-il pas lui-même, en effet, la vivante
image du Patriarche séraphique, comme le Stigmatisé de l'Alverne avait été
celle du Rédempteur ?
Quant aux Clarisses, elles étaient établies, du vivant même du Poverello, au
monastère de l'Arcella, aux portes de Padoue ; et nous savons qu'à son retour
d'Orient, le saint Fondateur les avait visitées. Bien plus, il avait lui-même
imposé le voile à la fille d'un riche Padovanais, Hélène Enselmini, une de ces
âmes prédestinées qu'attirent les austérités de
Mais sur ces hauteurs, le vertige vous saisit facilement. Hélène tremble, et
ses compagnes avec elle. D'où lui viennent ces révélations ? Sujet de tourments
pour elle, comme pour tous les extatiques. Elle interroge d'un regard anxieux
l'apôtre franciscain, et attend la réponse à genoux. Maître expérimenté en
matière de direction et de spiritualité, notre Bienheureux la rassure, lui rend
la paix intérieure, la guide sûrement dans les voies toujours obscures, souvent
périlleuses de la contemplation, et lui dit en terminant : " A d'autres
les cimes glorifiées du Thabor ; à vous, ma fille, les pentes humiliées du
Calvaire ! "
Et sur le conseil du vénéré Provincial, Hélène Enselmini accepte d'un cœur
joyeux la part qui lui est offerte : La croix et les souffrances.
Tel est, en substance, le récit de Mariano de Florence, chroniqueur du xve
siècle tenu en suspicion par plusieurs critiques modernes, mais dont l'éloge se
retrouve, en revanche, à deux siècles de distance, dans la bouche de deux
érudits de marque, Sbaraglia et Paul Sabatier. Ce qui milite, dans le cas, en
faveur de la véracité du chroniqueur florentin, c'est que le Bréviaire séraphique
a inséré dans l'office de la bienheureuse Hélène, après mûr examen, deux mots
significatifs qui résument et corroborent la version de Mariano : " Dans
la dévotion à
A son retour en Italie, le thaumaturge avait admiré avec quel art saint
François avait su grouper autour du drapeau de
Que le Patriarche d'Assise est un profond législateur, et que saint Antoine a
été bien inspiré de se pénétrer de la doctrine du maître ! La justice et
l'amour, voilà toute la règle de saint François; voilà tout l'Évangile. Ce sont
les deux principes féconds de toute vie sociale ; c'est la sève divine déposée
dans les flancs de l'humanité et toujours prête à s'épanouir en fruits
abondants. " Justifia élevât génies : La justice élève les nations. "
La charité leur donne le reste: la paix, la concorde, les enthousiasmes qui
réjouissent et les dévouements qui sauvent. L'histoire est là pour l'attester;
et voilà pourquoi, fondé sur l'expérience, Léon XIII ne cessait de répéter à la
fin du siècle qui vient de s'écouler : " Nous avons l'entière conviction
que c'est par la diffusion de l'esprit franciscain que nous sauverons le monde.
"
Mais ne nous laissons point absorber par les réflexions philosophiques, et
reprenons le fil de notre récit, avec toute l'attention qui s'attache aux
derniers moments; car déjà nous touchons aux deux événements qui couronnent la
carrière apostolique du héros portugais : sa présence au Chapitre général
d'Assise, et son second séjour à Padoue.
CHAPITRE IX
CHAPITRE GÉNÉRAL D'ASSISE
(1230)
Assise, la petite ville aérienne du mont Soubase, était environnée de toutes
les splendeurs du ciel et de la terre, depuis qu'une " grande lumière
", dans le fils des Moriconi, s'était levée sur elle. Les miracles y
succédaient aux miracles, et les solennités aux solennités. En 1228, moins de
deux ans après la mort de saint François, le chef de l'Eglise catholique,
Grégoire IX, y faisait une entrée triomphale, escorté de cardinaux, d'évêques,
d'abbés mitres et de pèlerins de tous pays. Il posait au front du grand
Réformateur monastique la couronne des saints, changeait le nom du lieu de la
sépulture, la colline d'Enfer, en colline du Paradis, commandait au Fr. Elie de
construire une basilique digne du trésor qu'elle allait contenir, et bénissait
lui-même la première pierre du futur monument.
Au printemps de 1230, la basilique, qui est un des bijoux artistiques de
l'Italie, était prête. Elle devait être inaugurée le 25 mai et recevoir les
restes du Patriarche séraphique, provisoirement déposés dans l'église
Saint-Georges.
Le Provincial de Bologne avait été privé, par suite de ses travaux
apostoliques, du bonheur d'assister aux fêtes de la canonisation. Celles de la
translation furent pour lui un dédommagement. Il était si heureux de revoir ses
frères, de vénérer les reliques du saint fondateur, de se jeter aux genoux de
son successeur immédiat, Jean Parenti, et de lui redire comment Rimini et les
villes du littoral de l'Adriatique étaient revenues à la vraie foi. Les fêtes,
du reste, s'annonçaient comme devant être splendides. Tous les Provinciaux y
étaient nommément convoqués. Grégoire IX avait même promis de les présider en
personne et avait invité les fidèles à venir en foule gagner les indulgences
qu'il accordait à cette occasion. Retenu au dernier moment par la gravité des
complications politiques, il désigna, pour le remplacer, Jean Parenti et quelques
autres religieux du même Ordre, revêtus du titre de commissaires apostoliques.
Il y eut néanmoins une ombre au tableau, et même l'orgueil du Fr. Élie faillit
tout compromettre. Outré de dépit d'avoir été mis à l'écart par Grégoire IX
comme par Jean Parenti, il ourdit, au sujet de la translation de la chasse de
saint François, un plan qui ne lui fait pas honneur. Il alla trouver les
magistrats d'Assise, et leur persuada qu'il y avait un intérêt majeur à
devancer le jour fixé par l'encyclique pontificale. " Autrement, leur
dit-il, et par suite de l'affluence des étrangers, le lieu de la déposition
sera connu, et tôt ou tard ce trésor sacré nous sera enlevé par les cités
voisines. " Si étrange que fût la proposition, elle fut acceptée. En
conséquence, le 22 mai, " trois jours avant la date officielle ", le
Fr. Elie, aidé des archers de la ville, enleva l'urne de pierre et le corps du
séraphique Patriarche, les transporta sur la colline du Paradis, et les
recouvrit d'une double dalle et d'une solide maçonnerie : le tout "
clandestinement ", c'est-à-dire , sans la présence du clergé ni des
témoins officiels.
Une pareille translation, qu'elle fût l'effet d'un amour-propre froissé ou de
la crainte d'un sacrilège, était pour Grégoire IX et ses représentants une grave
injure, pour les religieux et les pèlerins accourus une cruelle déception, aux
yeux de tous une sorte de profanation qu'il fallait à tout prix réparer et
faire oublier. Cependant, de l'avis unanime des commissaires pontificaux et
pour ne pas frustrer l'attente des pèlerins, les cérémonies annoncées eurent
lieu. Elles se firent même, malgré ce fâcheux contretemps, avec une grande
magnificence, "rehaussée par toutes sortes de faveurs célestes ".
Il faut avoir été témoin de manifestations pareilles, pour se faire une idée de
l'ivresse et de l'enthousiasme des foules en présence du surnaturel. Saint
Antoine se joignit au peuple pour remercier le Seigneur de tant de grâces et
invoquer avec plus d'amour son bienheureux Père si magnifiquement glorifié.
Aux fêtes de la translation succéda immédiatement le Chapitre général des
Mineurs, qui se tint, comme les précédents, à
Quand on en vint à l'élection des Provinciaux, saint Antoine demanda à être
déchargé de toute prélature, afin de pouvoir se livrer exclusivement au
ministère de la prédication, pour lequel il se sentait plus d'aptitude que pour
l'administration. Jean Parenti, qui aimait en lui le missionnaire hors ligne et
le fidèle imitateur du séraphique Patriarche, ne se contenta pas d'exaucer une
requête si légitime et présentée avec tant d'humilité ; il permit au
Bienheureux de fixer lui-même le lieu de sa résidence. Antoine choisit Padoue,
" à cause de la foi de ses habitants, de l'attachement qu'il leur portait
et de leur dévouement aux Frères-Mineurs ". Le, Général et le Chapitre lui
donnèrent un témoignage encore plus frappant de leur confiance, à l'occasion de
la décision qu'ils prirent d'envoyer à la cour romaine une délégation choisie
parmi les membres les plus influents de l'Ordre et chargée de porter au Pape,
les vœux de l'assemblée, de solliciter de sa bienveillance une déclaration
authentique du testament de saint François, et aussi de réparer, au nom de
tous, l'outrage fait à la majesté du Siège apostolique par les agissements plus
qu'irréguliers du Fr. Elie. Jean Parenti était à la tête de l'ambassade ; et
des six Frères qui l'accompagnaient , notre Bienheureux est nommé le premier,
en raison de l'autorité de son nom.
Grégoire IX agréa les vœux et la démarche réparatrice de la députation. Il
prononça ensuite son verdict, de vive voix: (en attendant qu'il le promulguât
par écrit dans le bref "quo elongati" du 28 septembre 1230) sur la
valeur législative du testament de saint François, et déclara que l'intention
du fondateur n'avait pas été, et n'avait pu être, de le rendre obligatoire.
Jean Parenti et ses compagnons acceptèrent avec une docilité parfaite la
décision ! pontificale; car ils savaient que l'autorité des Papes est
supérieure à celle de n'importe quel fondateur d'Ordre religieux, ce fondateur
fut-il saint Français d'Assise.
A la fin de l'audience, Grégoire IX eut un mot gracieux pour chacun de ces
ouvriers apostoliques, et plus particulièrement pour saint Antoine, " le
Marteau des hérétiques ". Il ne dissimula pas son bonheur de le revoir. Il
n'avait pas perdu le souvenir de l'entrevue de 1227, ni de l'orateur qu'il
avait lui-même surnommé l'Arche vivante de
Wadding et Glassberger ajoutent même qu'il voulut l'attacher à la cour
pontificale et l'entourer de distinctions honorifiques. Ces offres furent-elles
réellement faites ?... Dans tous les cas, pour décliner ces honneurs, le
Franciscain n'avait qu'à rappeler l'entrevue de 1217, la réponse de saint Dominique
et celle de saint François à ce sujet : " Seigneur, avait dit le
Réformateur ombrien, mes enfants s'appellent Frères-Mineurs, parce qu'ils
occupent le dernier rang dans l'Église. C'est là leur poste d'honneur.
Gardez-vous bien de les en arracher, sous prétexte de les faire monter plus
haut. "
Mais voici un autre détail dont le premier biographe se porte garant et qui
cadre parfaitement, du reste, avec le caractère du Saint. A l'occasion du
Chapitre général d'Assise — soit à Assise même, soit à Rome — le Bienheureux
eut une entrevue avec le cardinal Raynald Conti, évêque d'Ostie et cardinal
protecteur de l'Ordre, personnage éminent qui devait monter plus tard sur la
chaire de saint Pierre sous le nom d'Alexandre IV. Celui-ci le pressa, le
supplia de ne pas laisser perdre les miettes de la parole divine et de mettre
par écrit le fruit de ses études et de son expérience. " Eh quoi ! On se
dispute les lambeaux de la tunique des saints ! Les fragments de leurs pensées
ne forment-ils pas une relique plus précieuse, et d'un ordre plus élevé,
puisqu'ils sont un éclair de leur génie, un reflet de leur grande âme ? "
Ainsi pensait le cardinal Raynald, et avec lui tous les esprits sérieux et
réfléchis qui, après avoir été sous le charme de la parole de l'apôtre,
voulaient ressaisir dans ses écrits un écho des pensées qui les avaient remués
et revivre les saintes émotions du passé. L'humble Franciscain, déférant au
conseil du prince de l'Église, promit de travailler activement, et sans retard,
à la rédaction de ses notes.
De Rome se rendit-il à l'Alverne, ainsi que le prétend Wadding ? Eut-il
vraiment le bonheur de visiter cette montagne comparable aux plus fameux
sommets de
CHAPITRE X
SECOND SÉJOUR A PADOUE
(1230-1231)
De Rome aux rives de
Non moins vive fut l'allégresse des habitants de la vieille cité, lorsqu'ils
revirent dans leurs murs, toujours rayonnant de jeunesse, mais grandi dans
l'opinion, le missionnaire qu'ils avaient acclamé quelques mois auparavant.
Elle fut à son comble, lorsqu'ils connurent sa décision de se fixer parmi eux.
L'annonce d'une victoire sur les Gibelins ne leur eût pas causé plus de liesse
et de jubilation. Et cependant ils ne soupçonnaient pas, ils ne pouvaient pas
soupçonner, l'excellence des bienfaits qu'apportait, dans les plis de son
manteau, le moine qui venait avec tant de confiance leur demander
l'hospitalité.
Les premières semaines furent calmes. Installé chez ses Frères, au couvent de
Sainte-Marie, et décidé, par déférence pour le vœu du cardinal Raynald, à
déposer le glaive de la parole pour prendre celui de la plume, le Bienheureux
s'empressa de recueillir ses notes et de résumer la substance de ses
allocutions. Déjà, dans son premier séjour à Padoue, il avait écrit les
Dominicales; cette fois, il donna à son recueil le titre de Panégyriques des
Saints. C'est la biographie de Jean Rigaud qui nous fournit ce double
renseignement.
Les Panégyriques étaient le premier jet d'une interprétation scripturaire, qui,
pour être mise au point, eût exigé de nombreuses retouches, des loisirs, un
long repos. Mais le repos n'entre guère dans la destinée du héros portugais.
L'écrivain est éclipsé chez lui par l'apôtre, le penseur par l'homme d'action,
et les événements le relancent bon gré mal gré dans la mêlée de la bataille
humaine.
Son travail littéraire fut, en effet, brusquement interrompu par un de ces
attentats, alors trop fréquents, qui jetaient la perturbation dans toute une
contrée, et qui ne pouvaient le laisser insensible. Un des chefs du parti
guelfe, à Vérone, le comte de Saint-Boniface, venait d'être traîtreusement
arrêté, chargé de fers et enfermé dans un cachot. Le coupable était Ezzélino
III, seigneur de Trévise, le propre beau-frère de la victime.
C'est une des plus sinistres figures du moyen âge que cet Ezzélino, issu,
croit-on, d'une dynastie venue d'Allemagne à la suite de l'empereur Conrad II.
Condottiere ambitieux et sans scrupule, chef des Gibelins de
Il convoitait la possession de Vérone, jusque-là partagée entre les Guelfes et
les Gibelins. En 1227, il s'en empare par surprise, lui impose un podestat de
son choix, Salinguerra de Ferrare, chasse de cette ville les seigneurs du parti
opposé, entre autres le marquis d'Esté et le comte Richard de Saint-Boniface,
sans égard pour les liens de parenté qui l'unissent à ce dernier. Puis il fond
sur le territoire de Padoue, emporte d'assaut le château-fort de Fonte, emmène
avec lui, à titre d'otage, un adolescent inoffensif, le jeune Guillaume,
petit-fils de Tiso de Camposampiéro, et ne restitue le castel et l'adolescent
que pour courir à d'autres spoliations. Enfin, en 1280, il surprend le comte de
Saint-Boniface, et commet contre lui et quelques autres seigneurs guelfes,
l'attentat dont nous avons parlé plus haut. Ce dernier méfait soulève
l'indignation générale. Les Padovanais prennent les armes et cherchent, mais
malheureusement en vain, à délivrer les prisonniers.
Le moment est critique. Le thaumaturge n'hésite pas ; il met en pratique ce
qu'il a lui-même écrit dans ses Commentaires : " Les saints, comme les
étoiles, paraissent à l'heure marquée par
Ses frères n'étaient pas seulement menacés, ils étaient opprimés. Soit élan
spontané de son cœur, soit par suite des instances pressantes que font près de
lui les amis du comte de Saint-Boniface (Rolandino ne décide pas), il se
constitue l'avocat des captifs, se rend seul, sans armes, à Vérone, essaie de
gagner à sa cause les podestats les plus influents, sans oublier les
conseillers intimes d'Ezzélino, et enfin pénètre hardiment dans le palais du
condottiere. Le potentat ivre d'orgueil et le disciple du Poverello,
l'oppresseur impudent et le défenseur de la justice outragée, sont en présence,
incarnant dans leurs personnes la force brutale et le droit. Hélas ! C'est la
force brutale qui l'emporte. " Qu'attendre d'un arbre qui n'a pas de sève
ou d'un cœur fermé à la pitié ? remarque le chroniqueur padovanais. Saint
Antoine a beau employer tous les moyens et recourir aux supplications les plus
pressantes ; tout est inutile :
le tyran se montre inflexible et refuse opiniâtrement de rendre les
prisonniers. "
Ezzélino finira par les relâcher, grâce à la médiation du nouveau podestat de
Padoue, Wilfrid de Lucino. Mais, à ce moment-là (septembre 1231), le
thaumaturge aura disparu depuis trois mois de la scène de ce monde.
Voilà, d'après la version de Rolandino, la seule qui soit authentique et pleinement
digne de foi, voilà quelle fut l'issue de la tentative pacificatrice du
thaumaturge. Même non couronnée de succès, même dépouillée des amplifications
de la légende , la scène ne laisse pas d'être grandiose. Le condottiere s'y
annonce déjà ce qu'il sera plus tard, l'âme damnée de Frédéric II le fléau de
Rentré à Padoue, l'âme en deuil, parce qu'il n'avait pu, selon son désir,
" secourir ses frères opprimés ", la population ne lui en manifesta
pas moins une reconnaissance et des sympathies qui allaient bientôt s'affirmer
avec plus d'éclat et le dédommager de l'échec de Vérone. Nous voulons parler du
Carême de 1231, qui est le point culminant de sa carrière apostolique. Cédant
aux instances de l'évêque Jacques-Conrad, il accepta, à la grande joie des
habitants, d'évangéliser une seconde fois la grande cité. Abandonner ses
travaux scripturaires et les fleurs de la littérature, pour courir après les
âmes, c'était, pour lui, aller d'un bien à un autre bien plus excellent; car il
voyait que la moisson était mûre, et il savait que ses jours étaient comptés.
Avant d'entrer dans les détails de cette station quadragésimale, et pour saisir
plus facilement ce qu'il y eut de vraiment prodigieux dans l'activité de son
zèle et la fécondité de son labeur, il ne sera pas inutile de jeter un regard
sur la situation politique et l'état moral de Padoue dans la première moitié du
xiiie siècle.
Placée à l'entrée de
" En ce temps de guerres continuelles entre Guelfes et Gibelins dans la
haute Italie, tous éprouvaient le besoin de se rapprocher pour être plus forts
contre des attaques éventuelles. Les villes les moins importantes se groupaient
autour des puissantes cités. Les seigneurs eux-mêmes bâtissaient des palais
dans ces communes redoutables, dans le but de s'en faire déclarer citoyens.
C'est ainsi que les Camposampiéro, les Conti, les Fontana, les Forzaté et
d'autres nobles personnages avaient été incorporés au patriciat padouan. Le
patriarche d'Aquilée, Bertoldo, et les évêques de Feltre et de Bellune avaient
suivi leur exemple et, moyennant certaines conditions, obtenu le droit de cité
dans Padoue. Le gouvernement était d'ailleurs fortement constitué ; il avait à
sa tête le podestat, assisté de seize anciens du Grand-Conseil et du
Petit-Conseil. Le peuple participait au gouvernement, mais sans pouvoir jamais
imposer des volontés aveugles et des caprices irréfléchis. "
Au point de vue national, Padoue avait résolument arboré les couleurs des
Guelfes, pendant que Vérone, sa voisine et sa rivale, subjuguée par Ezzélino,
déployait le drapeau des Gibelins.
Outre le fléau des guerres civiles, Padoue était atteinte de plaies intérieures
qui ne causaient pas moins de ravages : non l'hérésie ni l'esprit de secte,
comme à Toulouse, à Bourges, à Rimini; mais le sensualisme avec tous les
désordres qu'entraîné l'oubli de Dieu : le luxe, la débauche, l'usure, les
rivalités de familles, les proscriptions violentes. Mais, malgré tout, la
société était croyante, et sous la cendre des passions couvait une étincelle de
foi qu'allait rallumer la parole de l'apôtre.
De ces plaies si diverses, l'usure était à la fois la plus féconde en
perturbations économiques et la plus incurable. Tout le monde s'accordait à
reconnaître la gravité du mal ; personne n'osait y porter le fer, par crainte
de la caste privilégiée — la corporation financière — qui en était le foyer.
Les syndicats cosmopolites et les banques d'État n'étaient pas encore créés ;
les banquiers du moyen âge n'avaient donc qu'une influence restreinte comme
leur sphère d'action, mais une influence malgré tout considérable. A Padoue,
comme à Venise, comme dans toutes les républiques d'Italie, ils formaient une
corporation à part, exécrée des plébéiens, qu'elle pressurait, courtisée par
les patriciens et les bourgeois, sur lesquels elle exerçait le prestige
fascinateur de la richesse, tolérée par le Sénat, en raison des fortes patentes
ou contributions qu'il prélevait sur ses membres. Ils avaient le monopole de
l'argent, et la plupart le faisaient valoir à des taux fantastiques, sans qu'on
pût avoir de recours contre eux : ils enveloppaient d'ombre leurs opérations
véreuses, et savaient échapper à la sévérité des lois. " Au xiiie siècle,
écrit à ce sujet un de nos plus célèbres économistes, le dix pour cent était un
minimum pour les affaires commerciales ; et les Lombards, les Cahorsins, les
Juifs, qui formaient des groupes étroitement coalisés, ne craignaient pas de le
porter jusqu'à 50 ou 60 % par an. " Coalition tout empreinte de l'esprit
judaïque, sans scrupule d'aucune sorte, souple avec les grands, tyrannique avec
les petits, dévorant l'épargne du travailleur et menaçant les classes
laborieuses jusque dans leur dignité d'homme et de chrétien ! La combattre,
l'attaquer de front, n'était pas sans péril. Saint Antoine eut ce courage, et
ce n'est pas le moindre de ses mérites.
A quelle occasion ? Comment entra-t-il en contact avec les victimes de l'usure
? Commença-t-il par pénétrer dans les cachots humides où étaient entassés les
détenus pour dettes ? Les lamentations des épouses et les cris des enfants
mourant d'inanition parvinrent-ils d'abord à ses oreilles ? Peu nous importe !
Il nous suffit de savoir qu'il considéra comme une obligation de sa charge
évangélique de prendre publiquement la défense de la cause populaire, qui était
ici la cause de l'Église, de la conscience et de l'humanité. Rarement cette
cause inspira de plus nobles accents.
Voici un fragment de ces discours. L'orateur y attaque une des formes de la
cupidité, non le capitalisme en lui-même ni les personnalités financières plus
en vue, mais uniquement le vice de l'usure, — de l'usure dévorante. Il parle en
termes assez clairs pour laisser deviner les hideux mystères que recèle le
maniement de l'or, soit chez les prêteurs, soit chez les emprunteurs : en haut
les taux exorbitants, les actes de banditisme, le scandale des fortunes
rapides; en bas, les drames sanglants de la misère et du sombre désespoir. Ce
n'est qu'une ébauche, mais une ébauche faite par un maître, hardie, superbe de
véhémence et d'indignation, toujours vraie, toujours actuelle. " Elle
pullule de nos jours, s'écrie-t-il, cette engeance des usuriers : engeance
maudite ! Le lion redresse fièrement sa crinière, signe de sa force ; il a
l'haleine fétide. Eux de même : ils sont d'un orgueil indomptable, ne craignant
ni Dieu ni les hommes; et ils ont l'haleine fétide, exhalant l'odeur du dol et
de l'injustice. Ils dévorent le bien des pauvres, des orphelins, des veuves,
dépouillent l'Église et les monastères des dons spontanément offerts par les fidèles,
et laissent périr leurs victimes dans les affres d'un absolu dénuement. "
Et un peu plus loin : " Il y a trois sortes d'usuriers. Les uns, encore
timides, se dissimulent dans l'ombre, comme les serpents sous l'herbe ; les
autres agissent en plein soleil, sans vergogne, mais sur un champ restreint;
d'autres enfin n'ont ni pudeur ni remords. Ces derniers sont les plus cruels;
et pourtant, s'ils ne reviennent à résipiscence, s'ils ne restituent ce qu'ils
ont acquis par des moyens illicites, ils seront frappés par la mort éternelle.
Le remède s'offre à eux sous le couvert de la parole de Dieu et du ministère
sacerdotal ; mais les épines des richesses et le maniement usuraire de l'or ont
étouffé dans leur cœur la semence des bons sentiments et jusqu'à l'idée du
retour. "
On dirait un tableau à l'eau-forte. Les traits ont un singulier relief; les
expressions peuvent même nous paraître un peu dures ; elles ne sont que justes,
et nous aurions tort de reprocher au thaumaturge les vivacités de son langage,
alors qu'il plaide si vaillamment la cause de la faiblesse trompée et opprimée,
contre la scélératesse triomphante et impunie. Car, il ne faut pas nous faire
illusion, les agioteurs qu'il stigmatise n'étaient, en réalité, que " des
malfaiteurs publics, des malfaiteurs impudents ", dignes de la réprobation
universelle. Sans pouvoir s'abriter derrière quelque texte de la loi, comme
leurs frères du xxe siècle, ils poursuivaient le même but : s'enrichir sans
risque, sans travail, sans dépense, du fruit des sueurs du prolétaire, et se
hisser mutuellement à la fortune par l'écrasement des petits ! Et c'est là ce
qui révoltait l'âme droite et loyale du serviteur de Dieu. A leurs vains
prétextes, il opposait les lois canoniques, les décrets des conciles et,
par-dessus tout, les principes imprescriptibles de la conscience, formulés dans
deux maximes dont l'Église a fait sa devise constante : légitimité du louage de
l'argent pour les opérations utiles, qu'il s'agisse de guerre, de commerce ou
d'industrie ; et interdiction de spéculation, parce que la spéculation tend à
la ruine et à l'asservissement des classes laborieuses.
Carême mémorable ! Jamais le dialecticien ne s'était montré plus pressant;
jamais la puissance de l'orateur ne s'était mieux affirmée. Sa voix était majestueuse,
lorsqu'il revendiquait les droits de Dieu; terrifiante, lorsqu'il dépeignait le
supplice du feu réservé à l'impénitence finale; attendrissante, lorsqu'il
plaidait la cause de la veuve, de l'orphelin ou des victimes des luttes
politiques, de ces chefs de famille bannis par la faction adverse et errant sur
la terre étrangère sans pouvoir trouver le premier élément du bonheur : la paix
!
Saint François avait parlé la langue des pâtres de l'Ombrie. D'après la légende
Benignitas, saint Antoine suivit son exemple. Même à Padoue, où le latin était
en vogue parmi la jeunesse de la célèbre Université comme dans la chaire
chrétienne, il se servit de l'idiome populaire; mais avec quelle magnificence
dans la diction, avec quelle richesse de sentiments ! Aux pécheurs terrassés
par sa parole et sanglotant tout haut, il adressait un de ces mots qui relèvent
les courages. " Pauvre pécheur, pourquoi désespérer de ton salut, alors
qu'au Calvaire tout parle de miséricorde et d'amour ! "
Voix sympathique qu'on ne se lassait pas d'entendre, parole d'une éloquence
irrésistible : tous les dons de la nature et de la grâce réunis ! Encore
faut-il y adjoindre l'extraordinaire, le surhumain, disons mieux le surnaturel,
ce surnaturel qui partout appuie la vérité de son enseignement et partout
centuple la fécondité de son ministère. Les pécheurs endurcis étaient troublés
dans leur sommeil et entendaient des voix qui leur disaient : " Va trouver
le Frère Antoine; va, et suis ponctuellement ses conseils ".
Une autre fois, c'était en plein jour et dans des circonstances
particulièrement attachantes que de la main bénissante du thaumaturge
jaillissait un de ses plus beaux prodiges. Paduana, un enfant de quatre ans,
était une de ces innocentes victimes de la souffrance qui jettent une note de
tristesse dans les familles. Elle était privée de l'usage de ses pieds, rampait
à la manière des serpents et de plus était sujette aux convulsions
épileptiques. Grosse épreuve, non seulement pour elle, mais aussi pour son
père, citoyen de Padoue, nommé Pierre ! Un jour que celui-ci cheminait à
travers les rues de la ville, il rencontra le bienheureux Antoine, et aussitôt,
lui montrant la petite malade qu'il portait dans ses bras, il le conjura de
faire le signe de la croix sur elle. Profondément touché de la vivacité de sa
foi, le serviteur de Dieu condescendit à sa prière. Rentrée à la maison
paternelle, Paduana s'essaya d'abord à marcher à l'aide d'un bâton, puis
bientôt sans appui, et fut en même temps, et à jamais, délivrée des atteintes
du mal caduc: guérison parfaite " due aux mérites de l'apôtre franciscain
", ajoute en terminant le fidèle narrateur qui nous transmet cet épisode.
Comment résister à de pareils arguments, lorsqu'ils commandent à la conscience
? Aussi le succès de l'apôtre, à Padoue, fut-il immense, supérieur à toute
description. Cette population méridionale, si mobile, mais si intelligente, ne
s'appartenait plus. Il faut lire les chroniques contemporaines pour pouvoir se
rendre compte de l'intensité du mouvement religieux qui l'entraînait; il faut
lire surtout la page où l'auteur de
De tous les quartiers de la ville, et même des villages environnants, on
accourait aux sermons du Franciscain. Les prétoires étaient fermés, le commerce
suspendu, les travaux arrêtés. Toute la vie, tout le mouvement se concentraient
sur un seul point : les conférences du missionnaire " à l'éloquence douce
comme le miel ". Bientôt les églises ne suffisent plus : il faut prêcher
en plein air.
" La plante desséchée par les ardeurs du soleil attend, pour se relever
sur sa tige, la rosée du matin. Plus vive est l'impatience avec laquelle les
Padovanais désirant le retour de l'aurore et l'heure de la conférence annoncée.
Dès minuit, on se met en marche. Les chevaliers et les grandes dames sont
précédés de torches, et se pressent autour de la chaire improvisée; des flots
de peuple couvrent la plaine; l'évêque, à la tête de son clergé, préside tous
les exercices. On compte jusqu'à trente mille personnes dans l'auditoire. Saint
Antoine paraît, le regard modeste, le cœur débordant d'amour. Avant qu'il ait
ouvert la bouche, tous les regards sont fixés sur lui. Tant qu'il parle,
l'auditoire demeure suspendu à ses lèvres, au milieu d'un silence et d'un
recueillement qu'on croirait impossibles, Le sermon fini, l'enthousiasme éclate
; c'est une ivresse qui ne sait pas se contenir ; ce sont des sanglots ou des
cris de joie, selon les sentiments qui animent les cœurs. La foule se précipite
sur l'orateur. On veut le contempler de près, baiser la frange de sa tunique ou
son crucifix; on va jusqu'à taillader sa robe, pour en emporter un morceau à
titre de relique et de souvenir. Il faut, autour de lui, une garde de jeunes gens
robustes, pour protéger sa personne et l'empêcher d'être écrasé par la
multitude.
" Autre effet plus admirable : les haines s'apaisent, et les familles se
réconcilient publiquement ; les prisonniers pour dettes recouvrent la liberté ;
les usuriers et les voleurs restituent ; les grands pécheurs se frappent la
poitrine ; les courtisanes elles-mêmes sortent de la fange du vice ; Les
tribunaux de la pénitence sont assiégés les bonnes mœurs refleurissent, et,
dans l'espace d'un mois, la vieille cité est totalement transformée. "
Ainsi l'enthousiasme allait grandissant, à mesure que les forces de l'orateur
diminuaient. Dans cette seconde station, il récolta les épis qui lui avaient
échappé dans la première, et lia des gerbes nombreuses, serrées, qu'il présenta
au Roi immortel des siècles.
Dans le tableau, d'un si riche coloris, qu'a tracé l'auteur de
Ainsi dénuée de toute explication, cette phrase ressemble un peu à une énigme.
Heureusement, un document conservé au Musée municipal de Padoue nous permet
d'en déterminer le sens et la portée. Il s'agit d'une loi relative aux
faillites et promulguée sous le gouvernement d'Etienne Badoer, alors podestat.
Elle est datée du 17 mars 1231. La législation était sévère alors pour les
débiteurs insolvables ; ils étaient passibles de bannissement ou de prison
perpétuelle. Bon nombre de ces malheureux. périssaient de faim ou de misère
dans les cachots du prétoire. Le zélé missionnaire eut pitié d'eux. Il plaida
leur cause, nom en tribun, qui excite les convoitises malsaines ni en
philosophe humanitaire, mais en apôtre soucieux, même dans les mesures de
clémence, des droits de la justice et de l'équité. Sur ses instances, il fut
décrété que " nulle personne poursuivie pour dettes me pourrait être jetée
en prison, si elle remettait la totalités de ses biens aux mains de ses
créanciers ". Grâce à cette loi tutélaire, des centaines de miséreux
furent libérés sur-le-champ, et des milliers d'autres échappèrent dans la suite
à la griffe des financiers.
Ainsi une victoire en amène une autre. La transfiguration morale emporte la
transformation sociale ; et dès que Dieu est rentré en maître dans les cœurs,
la paix, l'union, la joie, s'épanouissent à leur aise et viennent s'asseoir aux
foyers les plus désolés. C'est le résultat que constate l'histoire, à propos du
Carême de 1231, et l'un des plus beaux triomphes de l'éloquence au service de
la faiblesse opprimée.
Voici une autre preuve, non moins authentique, non moins concluante, de la
prodigieuse et salutaire influence qu'exerçait autour de lui, jusque dans les
bas-fonds de la société, l'apôtre de Padoue. C'est la conversion d'un brigand
contée par lui-même, une soixantaine d'années après l'événement (1292),
recueillie par son compagnon de route, qui était un Frère-Mineur, et transmise
à la postérité par la plume de l'hagiographe limousin. Le vieillard pénitent
parle avec un accent de franchise et de sincérité qui ne trompe pas;
écoutons-le.
" J'étais, déclare-t-il, brigand de profession, affilié à une bande de
voleurs. Nous étions douze, habitant les bois, détroussant les voyageurs et
commettant toute sorte de déprédations. La réputation de saint Antoine et le
bruit de ses opérations miraculeuses parvinrent jusqu'au fond de nos forêts. On
le comparait au prophète Élie; on disait que sa parole était ardente et
enflammée, semblable à l'étincelle qui tombe sur des gerbes de blé et les
dévore. Toutes ces assertions nous paraissant autant d'hyperboles, l'idée nous
vint d'aller l'entendre, perdus dans la foule et déguisés sous des vêtements
d'emprunt. Or, pendant qu'il parlait, une autre voix, la voix du remords,
retentissait au fond de nos consciences. Une lumière intérieure éclaira nos
âmes et nous fit rougir de nous-mêmes. Après le sermon du Bienheureux, nous
allâmes tous les douze, contrits et repentants, nous prosterner à ses pieds. Et
lui fit descendre sur nos têtes les divins pardons, nous promettant les joies
de la vie éternelle, si nous persévérions dans le bien, et d'affreux supplices,
si nous retournions à nos vomissements. La prédiction s'est accomplie.
Quelques-uns d'entre nous sont retombés dans leurs criminelles habitudes;
saisis par la justice, ils ont été pendus. Les autres ont persévéré dans leurs
généreuses résolutions, et ils se sont endormis dans la paix du Seigneur. Pour
moi, saint Antoine m'avait imposé comme pénitence de faire douze fois le
pèlerinage des saints Apôtres. Voici que je viens d'achever mon douzième
pèlerinage, et je ne désespère pas (j'ai tant pleuré les égarements de ma
jeunesse !) d'être admis, selon la promesse du thaumaturge, aux joies de
l'éternelle béatitude. "
Et le récit du vieillard, ajoute le narrateur, était entrecoupé de larmes et de
sanglots qui étouffaient sa voix. Etait-il donc la plus belle conquête de
l'apôtre de Padoue ? Nous ne le croyons pas. Et, en effet réconcilier des
bandits avec eux-mêmes et avec la société, réhabiliter des courtisanes, forcer
des usuriers à restituer le bien mal acquis, toutes ces victoires, si
méritoires qu'elles soient, s'effacent, à notre avis, devant une autre qui,
pour tous les prédicateurs du moyen âge, était le but principal de leurs
efforts : l'apaisement des dissensions politiques et des haines fratricides.
Saint Antoine, lui aussi, prêcha la paix ! Il en fut le restaurateur. "
Plus de haines, plus de guerre, répétait-on après lui ! La paix ! Dieu veut la
paix ! " Et l'on voyait les ennemis se tendre la main, les Guelfes et les
Gibelins se donner publiquement le baiser de réconciliation, et les proscrits,
ces meurtris des passions politiques retremper leur âme au contact de ce qu'ils
aimaient le plus au monde : leur patrie et leur famille adorée.
" L'Europe moderne, selon la juste réflexion d'un publiciste de nos jours,
ne sait pas tout ce qu'elle doit à saint François. " Avant lui,
Montalembert, entrant dans le domaine des faits, avait démontré que la victoire
de l'Église sur le néo-paganisme, au moyen âge, était due principalement aux
efforts persévérants des deux nouvelles milices religieuses du xiiie siècle.
" Les enfants de saint Dominique et de saint François, écrivait-il, se
répandent sur l'Italie, déchirée de tant de discordes, essayant de réconcilier
les partis, de diminuer les erreurs, se posant comme les arbitres suprêmes, ne
jugeant que d'après la seule loi de l'amour. On les voit, en 1233, parcourir
toute la péninsule avec des croix, de l'encens, des branches d'olivier,
chantant et prêchant la paix, reprochant aux villes, aux princes, leurs fautes
et leurs ressentiments. Les peuples, au moins pour un temps, s'inclinent devant
cette médiation sublime. " —" En tête de ces pacificateurs,
ajouterons nous avec César Cantu, il faut placer saint François d'Assise et son
disciple saint Antoine de Padoue, qui établissent partout la trêve de Dieu,
font conclure des paix de longue durée et pénétrer partout les enseignements
que Grégoire IX résume si admirablement dans sa lettre aux Florentins : Cet
homme est un Gibelin dites-vous ! Peut-être ! Mais il est aussi un chrétien,
mais il est votre concitoyen, mais il est votre frère ! "
Dans cette œuvre de restauration religieuse et sociale, l'apôtre n'était pas
seul; car quel homme eût pu suffire à pareille besogne ? Il était aidé par le
clergé paroissial, par les fils de saint Benoît et de saint Dominique, et
surtout par ses Frères les Franciscains, dont le plus brillant était Luc
Belludi, homme d'une sainteté éminente, que saint François lui-même avait revêtu
de la bure, grand prédicateur qui s'attacha particulièrement à la personne de
saint Antoine. L'intrépide missionnaire avait donc des auxiliaires nombreux,
dévoués, animés de son esprit; mais il était l'âme du mouvement, et c'est sur
lui que retombait tout le poids de la charge, toute la responsabilité. Ni ses
collaborateurs, ni la population ne s'y méprenaient, et c'est à lui qu'on
faisait remonter le mérite d'un succès qui dépassait toutes les prévisions.
Pour lui, il pensait à la charge ; il ne pensait pas à l'honneur. " se
dépensant jour et nuit, en chaire ou au confessionnal, dans les durs labeurs du
ministère sacré, toujours oublieux de lui-même et restant fréquemment jusqu'à
la chute du jour sans avoir pris d'autre réfection que la sainte Eucharistie.
"
" Comment rester ainsi continuellement sur la brèche, comment faire tant
de bien, s'écrie le premier biographe, sans soulever contre soi toutes les
haines de l'enfer ? " Saint Antoine n'était-il pas le champion des droits
de Dieu ? L'ange des ténèbres prenait sa revanche, en lui livrant de terribles
assauts. Il le harcelait jour et nuit, le troublait dans son repos, le
réveillait en sursaut, le persécutait, enfin, avec cette rage et cette
continuité dont l'esprit impur seul est capable ? Dieu le permettait ainsi,
comme il l'avait permis pour saint Paul, pour saint François d'Assise, pour
tous les vases d'élection, afin d'accroître ses mérites. " Une nuit, entre
autres, au commencement du Carême, dit expressément le même auteur, pendant que
le grand orateur, étendu sur son grabat, demandait au repos la réparation de
ses forces épuisées, le démon lui apparut sous une forme visible, le saisit à
la gorge et chercha à l'étrangler. Le Bienheureux invoqua aussitôt celle qui
est plus terrible qu'une armée rangée en bataille : " O gloriosa domina :
O glorieuse souveraine. " C'était son hymne favorite et, dans le cas, un
cri de l'âme, une instante prière. A peine ce cri de détresse se fut-il échappé
de ses lèvres, que l'éternel ennemi du genre humain lâcha prise ; il fuyait
devant la présence de
Pour qui sait lire à travers les lignes, il n'est pas difficile de deviner le
reste. Le reste, c'est que saint Antoine contemple des yeux de sa chair celle
qui est plus brillante que les étoiles du firmament, plus limpide que le
cristal, plus blanche que la neige des montagnes ; le reste, c'est que
Quand du récit de cette émouvante épopée, on passe aux écrits de celui qui en
fut l'âme et le héros, on éprouve une impression pénible, un sentiment de
déception. On n'a devant soi que des notes détachées, des explications
étymologiques, des interprétations de textes, des fragments de sermon. Rien de
cette chaude éloquence qui électrisait les masses ! Et l'on se demande comment,
avec de si pâles discours, le fils de don Martin a pu produire de pareils
effets. C'est là le sort de l'orateur. Cet homme, qui a passionné toute une
génération, descend avec elle dans le même silence. Sa voix et la voix des
multitudes qui l'ont applaudi, vont s'évanouissant dans le temps, comme
s'évanouissent dans l'espace les sons mélodieux de l'orge. Le clavier est muet,
sans qu'il soit possible d'imaginer ou de reproduire les flots d'harmonie qui
s'en échappaient. Mais ce qui reste, c'est l'impression produite dans les âmes
; c'est l'abondante moisson d'œuvres et de vertus qui a germé sous la
vivifiante chaleur de la parole sacrée.
Le lecteur est prévenu : nous pouvons aborder les écrits du Saint.
CHAPITRE XI
ŒUVRES ORATOIRES DU SAINT
Depuis près de sept cents ans, les sermons du grand orateur médiéval, écrits
sur parchemin, dorment à ses côtés, comme dort la lance, à côté du chevalier
bardé de fer qui l'a portée. Le livre est recouvert de soie, garni de fermoirs
d'argent et enrichi de notes marginales qu'on croit avoir été tracées de la
main même du thaumaturge. C'est mieux qu'un souvenir; c'est une relique où il a
laissé quelque chose de son âme et que, pour ce motif, on prit l'habitude, dès
la fin du xiiie siècle, de porter solennellement en procession. Le titre manque
; le premier feuillet a été déchiré.
Selon Azévédo, qui a fait des recherches spéciales sur ce point, nous sommes en
présence du manuscrit original. C'est ce qu'indiquait, remarque-t-il, une note
inscrite sur le premier feuillet et qui était encore visible en 1489. Cette
note ajoutait : " La tradition des anciens m'apprend que les remarques
ajoutées à cette œuvre ont été écrites de la propre main du glorieux saint
Antoine et que beaucoup de feuillets ont été mutilés, comme on peut le voir,
par dévotion pour le Saint. "
Ce codex de la châsse est confié, ainsi que la châsse elle-même et le
sanctuaire, à la garde des Mineurs Conventuels ; et c'est lui qui sert de norme
pour juger les livres ou les sermons présentés sous le nom du thaumaturge.
Avant de l'ouvrir, commençons par répondre d'un mot à la question préalable que
se pose la critique :" Quelles sont les œuvres authentiques du Saint ?
" Barthélémy de Trente affirme vaguement, au sujet du thaumaturge, son
contemporain et son ami, " qu'il composa d'excellents sermons. "
Heureusement, Jean Rigaud est plus explicite ; il désigne positivement les
titres de deux recueils distincts, les "Dominicales" et les "Panégyriques
des Saints", écrits l'un et l'autre à Padoue, l'un pendant son premier
séjour, l'autre avant le fameux Carême de 1231, Une déclaration si nette et si
précise ne permet pas le moindre doute sur le nom de leur auteur.
Il n'en est pas de même des trois autres traités intitulés "Commentaire
sur les Psaumes" , "Exposition mystique des Saintes Ecritures ,
"Concordances morales". Les Pères Azzoguidi, de
En résumé, il n'y a de sérieusement authentiques que les deux recueils signalés
par le chroniqueur limousin : les "Dominicales" et les
"Panégyriques des Saints". Les "Dominicales" ont été
plusieurs fois éditées, au cours des âges, mais avec des coupures ou des
interpolations qui les défiguraient. C'est le reproche qu'on adresse aux
travaux de Raphaël Mafféi et du P. de
Les travaux du P. Josa et de don Locatelli sont de ceux qui aident au progrès
de la science historique et sur lesquels on est heureux de s'appuyer. Ces deux
médiévistes se sont passionnés, et ont cherché à nous passionner pour les
commentaires de saint Antoine. Pour achever de nous persuader de parcourir à
leur suite ces pages poudreuses qui ont fait les délices de plusieurs générations,
ils évoquent les noms de ceux qui, dans le passé, ont préconisé la valeur
scientifique des enseignements du maître, et l'on n'est pas, peu étonné
d'entendre les personnages les plus divers, Thomas Gallo, Eudes de Châteauroux,
Guy de Montfort, saint Antonin, Sixte IV, déclarer à l'envi que notre
Bienheureux est "le père de la science mystique, un aigle d'intelligence,
un chérubin pour les lumières. — La foi s'alanguissait; dit le cardinal Eudes
de Châteauroux ; par sa doctrine, saint Antoine l'a fait refleurir dans le
monde.—Au firmament de l'Église, ajoute une voix encore plus autorisée, le pape
Sixte IV, brille un astre radieux entre tous, le bienheureux Antoine de Padoue.
Par l'éminence de ses mérites et de ses vertus, par la profondeur de sa doctrine
et de sa science théologique comme, par l'éclat de sa prédication, il a fait
resplendir les beautés de l'Église catholique. Il l'a couverte de gloire, il en
a raffermi les bases, il en a consolidé la puissance. — A mon avis, disait de
même un savant prélat du xixe siècle, Mgr Vincent Gasser, les ouvrages du
thaumaturge sont un superbe commentaire des saintes Ecritures. Qui les lit
attentivement, n'a pas besoin de chercher ailleurs. "
Voilà des expressions bien élogieuses, toutes sincères, quelques-unes parties
de haut, mais en regard desquelles il nous semble opportun de placer tout de
suite les observations et réserves qu'exigé de nous le respect de la vérité.
Les "Panégyriques" et les "Dominicales" ont tout d'abord
contre eux d'être écrits en latin ; c'est le cas de tous les sermons qui nous
restent du moyen âge. " Les savants rédacteurs de "l'Histoire
littéraire" en avaient même conclu qu'on prêchait alors en latin. Cette
opinion ne tient plus devant les dernières recherches. Il est aujourd'hui reconnu
que — sauf quand ils s'adressaient exclusivement aux clercs — les sermonnaires
se servaient de ce qu'on appelait " la langue vulgaire ", seule
comprise du peuple. C'est après coup, quand ils voulaient publier leurs
discours, qu'ils les écrivaient en latin. Ils eussent cru s'abaisser, en usant,
pour cette publication, d'une autre langue que de celle de l'Église et du haut
enseignement. " L'usage du latin a persisté longtemps après saint Antoine;
et saint Bernardin de Sienne, saint Vincent Ferrier, saint Jean de Capistran,
s'y conformaient encore. Parmi les auteurs, les uns voulaient par là donner à
leur pensée une forme plus littéraire, les autres, une forme plus durable; tous
voulaient être lus, et le peuple, au moyen âge, ne lisait pas.
Nous avons donc les sermons de saint Antoine tels qu'il les a lui-même rédigés,
mais non tels qu'il les a prononcés ; car nous regardons comme certain qu'il
suivit l'exemple de saint François et qu'il employa l'idiome populaire de ces
temps, la langue romane, également entendue, à travers ses différents
dialectes, de l'Italie, de l'Espagne et de
On reproche en outre au disciple du Poverello plusieurs défauts qui tiennent
moins à l'homme qu'au temps : l'abus des citations, la subtilité, parfois le
peu de fondement de certaines explications étymologiques, et cette multiplicité
des divisions, souvent arbitraire, dont la scolastique avait introduit l'usage.
Vainement, au temps même de saint Antoine,, " François d'Assise donnait-il
le modèle d'une parole populaire absolument étrangère aux complications, aux
raideurs et aux subtilités de l'École, parole toute de libre inspiration, de
grâce fraîche et primesautière, de familiarité aimable, d'émotion spontanée, de
charité débordante, — celui de tous les verbes, humains qui s'est le plus
rapproché de la simplicité évangélique. " Le disciple ne sut point assez
s'inspirer de l'exemple et de la magnifique indépendance d'allures du maître,
sans doute parce qu'il ne vécut jamais dans sa société intime ; et il n'eut pas
le courage, du moins dans ses écrits, de rompre avec les procédés de l'Ecole.
En ce sens César Cantu a raison de dire : " Il est à regretter, pour
l'histoire, qu'il ne soit riens resté de la prédication sociale de ces
religieux qui, accomplissant une mission aujourd'hui perdue, allaient propager
la paix, épancher sur la multitude de la rosée de la grâce, dans des discours
d'où était exclu tout ce qui ne servait pas à l'édification, et dont toute la
rhétorique consistait dans la charité. Quelques sermons dogmatiques et moraux
ont bien été conservés; mais ce n'est évidemment que le canevas aride et
décharné, se présentant dès lors sous un aspect scolastique et qui ne suffirait
pas pour rendre raison de la grande influence de ces prédications, si l'on ne
songeait qu'une parole chaleureuse, animée, convaincue, leur donnait la vie et
la couleur. "
Toutes ces critiques sont justes et fondées ; et l'impartialité nous imposait
l'obligation de les placer sous le regard, de nos, lecteurs, pour qu'ils
pussent apprécier en connaissance de cause les qualités du prédicateur et les
défauts ou les lacunes de l'écrivain.
Si nous désirons maintenant savoir à quelles sources il puisait son éloquence
et quel était son genre de prédication, n'allons point frapper à une autre
porte; interrogeons-le lui-même, interrogeons ses écrits. Ils sont empreints,
malgré leur sécheresse apparente, d'un certain mysticisme, ou plutôt d'une
certaine poésie, fraîche et vibrante comme les trois sources d'où elle jaillit
: la nature, les passions et
" Les sciences profanes, dit-il, sont des chants de Babylone, des chants
vieillis ! La théologie seule fait entendre le cantique nouveau, un cantique
dont les exquises mélodies réjouissent le ciel et consolent la terre. "
Par théologie, il n'entend pas seulement la science de Dieu, une science
purement intellectuelle, froide et sèche, mais une science complète qui adore,
qui tende à l'amour et s'empare de tous les êtres de la création comme d'autant
de motifs de modulations pour célébrer Celui qui est l'alpha et l'oméga de
toutes choses, le prince de la paix, le Sauveur du monde. C'est la théologie
mystique, et le Bienheureux s'y engage avec une complaisance marquée, à la
suite des saint Augustin, des saint Jean Damascène, des saint Bernard, des
saint Isidore, qu'il cite fréquemment.
De tant de pages consacrées à la gloire de l'Homme Dieu, nous n'en détacherons
qu'une seule, parce qu'elle est d'un coloris et d'une actualité qui ne
vieillissent pas. L'auteur y traite de
" Hélas ! s'écrie-t-il douloureusement, il est livré à ses ennemis, Lui la
rédemption des captifs, la gloire des anges, le Dieu de l'univers, le miroir
sans tache de la lumière éternelle ! Il est trahi par Judas, bafoué par Hérode,
flagellé par Pilate, couvert de crachats par la populace juive, crucifié par
les soldats romains.
" O Judas, tu veux vendre le Fils de Dieu comme un esclave, et tu oses
demander : Que voulez-vous me donner, et je vous le livrerai ? Et que peut-on
te donner en échange ? Quand même on t'offrirait Jérusalem,
" Oh ! qu'il, y a de Judas aujourd'hui qui, pour trente deniers vendent
leur conscience et leur âme !...
" O vous qui passez par le chemin, arrêtez et voyez s'il est une douleur
semblable à ma douleur ! Mes disciples s'enfuient, mes amis m'abandonnent,
Pierre me renie,
" Hélas !
Saint Antoine touche aussi, en passant, aux questions dogmatiques qui ont été
si vivement débattues dans le cours du xixe siècle : l'Immaculée Conception,
l'Assomption de la sainte Vierge, l'Infaillibilité pontificale. Il en parle
presque en prophète. Ses considérations sur le culte de la sainte Vierge sont
notamment d'une précision théologique qui n'a d'égale que la poésie des
sentiments. Là, pas de recherche ni de contrainte ; c'est le fils s'abandonnant
sans effort à l'instinct de son cœur ; c'est le Voyant célébrant les unes après
les autres les suréminentes prérogatives de celle dont il a entrevu dans ses
extases l'immatérielle et ineffable beauté. Alors les images les plus gracieuses
se multiplient sous sa plume. Il compare Marie au lis qui croît au bord des
eaux, au vase d'or qui contient un parfum de grand prix, à l'arc-en-ciel qui
est le signe de la réconciliation entre Dieu et les hommes, à l'arbre
gigantesque qui domine les forêts du Liban. " Autant le cyprès, dit-il,
dépasse en hauteur tous les autres arbres, autant le trône de Marie dépasse en
gloire ceux des milices angéliques. "
Plus remarquable encore est la page qu'il consacre au privilège de l'Immaculée
Conception. " En ce temps-là, dit-il, une femme éleva la voix du sein de
la foule et s'écria : " Bienheureuses les entrailles qui vous ont porté,
et les mamelles qui vous ont allaité ! " (S. Luc, xi.) Redisons, nous
aussi, avec cette femme de l'Évangile, à la gloire de
" Chérubins et séraphins, anges et archanges, inclinez vos fronts devant
elle; elle est votre souveraine ! Enfants des hommes, prosternez-vous le front
dans la poussière et remerciez le Très-Haut ; car c'est pour vous qu'a été
accordé à Marie le privilège de la maternité divine. "
Puis l'orateur épanche son âme dans une fervente prière. " Sois bénie, ô
Vierge sainte, puisque tu n'es pas seulement
vers des rivages éternels, et fais que nous abordions sains et saufs au port de
la béatitude et de la paix... "
Sans doute le thaumaturge ne vise point ici à la précision du langage
scolastique. La thèse de l'Immaculée Conception, nommée plus tard la thèse
franciscaine, ne se posait pas encore dans les écoles. Il était réservé à un
autre génie, Duns Scot, son frère en religion, d'établir nettement les bases de
la croyance traditionnelle et d'en amener le triomphe. Dès lors, il ne saurait
être question d'inscrire saint Antoine parmi les tenants officiels d'une
doctrine si chère à l'Ordre séraphique. Mais, en revanche, on ne peut nier
qu'il n'ait indiqué le meilleur moyen d'arriver à la démonstration de cette
vérité, en la présentant comme la conséquence rigoureuse du dogme de la
maternité divine de Marie.
Voilà quelques fragments des cantiques harmonieux que notre Bienheureux tirait
des saintes Ecritures.
Arrêtons-nous. Nous croyons avoir suffisamment prouvé notre thèse. Les œuvres
du thaumaturge portugais, telles que le moyen âge nous les a léguées, réduites
à l'état d'ébauche
et presque entièrement dépouillées du souffle oratoire qui les animait,
excitent plus nos regrets que nos convoitises. Comparées à la splendeur de ses
vertus et aux gloires de son apostolat , elles ne sont rien. Mais considérées
en elles-mêmes, et malgré leurs défauts, elles ne sont pas sans mérite et
portent encore la marque du génie. Nous les avons feuilletées, et nous y avons
recueilli un faisceau de paillettes d'or que de grands écrivains pourraient lui
envier. Ce faisceau, nous l'attachons, à titre de fleuron secondaire, au
diadème si resplendissant du thaumaturge, de l'apôtre et du saint.
L'apôtre chez lui prime l'écrivain. Prêcher est sa mission, et lors même qu'il
écrit, il prêche encore ; mission qu'il a reçue d'en haut et qu'a confirmée
saint François ; mission d'une fécondité vraiment extraordinaire et qui se
continue après son trépas, puisque, selon le mot du cardinal Eudes de
Châteauroux, par sa doctrine il a fait refleurir la religion ".
Le champion des droits de Dieu avait écrit par esprit d'obéissance. Son état
d'épuisement et de souffrances, à l'issue du Carême de 1231, ne lui permit pas
d'achever la rédaction de ses commentaires, et la mort allait briser sa plume,
avant qu'ils pussent être livrés au public. Lui-même pressentait que l'heure
des jugements de Dieu et des sentences irrévocables était proche ; heure
redoutable pour tous, même pour les saints ; et au seuil de l'éternité, il
voulait se recueillir, scruter tous les replis de sa conscience et secouer les
grains de sable qui s'attachent facilement à la robe du prédicateur. Le
Patriarche d'Assise, avant de disparaître de la scène de ce monde, s'était retiré
quelque temps sur les hauteurs de l'Alverne. Le disciple aspirait, lui aussi, à
une séparation totale d'avec le monde. Sous l'impression de ce sentiment, il
alla trouver un de ses amis les plus dévoués, don Tiso, seigneur de
Castel-Fonté et de Camposampiéro, l'adversaire d'Ezzélino III. Ce gentilhomme —
nous l'avons dit plus haut — s'était enrôlé dans la milice spirituelle du
Tiers-Ordre de la pénitence. Lorsque saint Antoine lui fit part de ses
desseins, il se montra tout heureux de pouvoir lui témoigner sa reconnaissance
et mit ses vastes domaines à sa disposition. Ils se rendirent ensemble à
Camposampiéro, à dix-neuf kilomètres environ de Padoue. En parcourant un
bosquet qui appartenait à don Tiso, le Bienheureux aperçut, dans la profondeur
du bois, un noyer gigantesque, à l'ombrage épais, à la ramure vigoureuse, où
s'abritaient les oiseaux du ciel. Le voisinage et même le caquetage de ces
derniers n'étaient pas pour déplaire à cet amant de la nature. " Les
moines et les oiseaux sont frères, déclarait-il aimablement, tous deux amis de
la lumière, tous deux prenant leur libre essor vers le ciel. " Il se
construisit donc, aux cimes de l'arbre qui avait captivé son attention, à côté
de son frère le rossignol et de sa sœur la fauvette, une cellule faite de
branches entrelacées, et s'y fixa avec deux de ses Frères, qu'on croit être Luc
Belludi et Roger.
Camposampiéro rappelle une des scènes les plus touchantes de ses dernières
années. C'était le 30 mai, " quinze jours avant sa mort ", dit
expressément le premier biographe. Des sommets de la colline qui domine Padoue
et le Val de
Son compagnon de voyage entendit ses paroles, mais sans en comprendre le sens
prophétique ni toute la portée. Le nœud du mystère ne lui fut dévoilé qu'après
le glorieux trépas du thaumaturge.
Ce moment approche : bientôt le contemplatif de Camposampiéro descendra de sa
cellule aérienne, son dernier abri ici-bas, pour mourir entre les bras de ses
Frères. Mais avant que ce cœur ait cessé de battre, arrêtons-nous un instant
pour considérer une dernière fois ce doux visage, irradié des feux du ciel, et
les beautés d'une âme pétrie de lumière et d'amour.
Arrière les pensées profanes ! C'est à genoux que Fra Angelico peignait ses
madones. C'est à genoux qu'il faut contempler les saints..
CHAPITRE XII
SA VERTU DOMINANTE
Voici, tels que nous les trouvons épars dans ses divers historiens, les
principaux traits de la physionomie du thaumaturge, " Il avait, remarque
le premier biographe une certaine corpulence qui était une cause de souffrances
pour lui ; — à côté de cela, ajoute une autre légende, une grâce et un charme
infinis, " Sicco Polentone est plus complet. "Saint Antoine nous
dit-il, sut garder intacte la fleur de sa virginité. D'une taille inférieure à
la moyenne, replet, atteint d'hydropisie, il avait le teint brun des Espagnols,
le profil distingué, le visage rayonnant de foi et de piété. Rien qu'à le voir,
même sans le connaître, on devinait l'homme de Dieu, le Saint."
Les arts aussi ont parlé, et la solitude de Camposampiéro nous réservait sous
ce rapport une douce surprise. Dans ce lieu sanctifié par la présence du
Bienheureux et devenu au lendemain de sa mort un but de pèlerinage, on
construisit de bonne heure une chapelle commémorative, qu'une piété bien
entendue enrichit de deux ornements d'une saveur singulière : le tronc "
du noyer gigantesque ", placé sous le maître-autel et précieusement
conservé comme un témoin de ces temps ; puis le portrait du Saint, esquissé par
une main amie (Luc Belludi, assure-t-on) et tracé sur la planche qui avait
servi de couche au thaumaturge expirant. C'est ce portrait, à demi effacé, que
viennent de découvrir les Pères Conventuels, rentrés depuis 1894 en possession
de cet antique sanctuaire. On a pu le reproduire par l'emploi de certains
procédés photographiques, et l'on a vu réapparaître à la lumière une ravissante
image du Bienheureux, au visage un peu replet, mais d'une douceur exquise.
Ce portrait et les quelques linéaments fournis par l'histoire pourront servir
de point de repère aux esthètes modernes pour apprécier les différents types
adoptés par l'iconographie antonienne. Il leur sera facile de juger dans quelle
mesure les grands maîtres, Lorenzo Pasinelli, Strozzi, Bonvicino (au Louvre),
Ribéra (au musée de Madrid) et Murillo, ont demandé leur inspiration à la
beauté des formes et à l'imagination.
Nous venons de nommer Murillo. C'est le peintre par excellence du héros
portugais. Est-il rien de plus idéal, par exemple, rien de plus harmonieux que
son tableau de la cathédrale de Séville ? Le Saint est à genoux, en extase,
En somme, il faut bien l'avouer, le côté physiologique est fort négligé ; le
côté psychologique ne l'est guère moins. Les anciens biographes du héros
portugais semblent n'avoir eu d'autre préoccupation que de peindre " le
thaumaturge ". Ils nous mènent sans relâche d'un prodige à un autre
prodige ; on dirait qu'ils marchent entre deux haies d'aubépine plantées par la
main des anges. " Un peu moins de miracles, leur crierions-nous
volontiers; un peu plus des phénomènes de la conscience ou des actes de la vie
intime ! " Mais non ! Ils continuent de courir à la poursuite du
merveilleux ; et nous, enfants du xxe siècle, qui nous passionnons pour les
luttes de l'âme, nous restons avec nos désirs et nos regrets, sentant plus que
jamais combien est juste cette réflexion de sainte Thérèse ; " L'âme d'un
saint est tout un monde"; surtout l'âme d'un saint tel que le thaumaturge
de Padoue. C'est tout un monde de pieux désirs, de victoires héroïques, de
sacrifices généreusement offerts ; mais un monde inaccessible à nos
investigations et qui se laisse pressentir plutôt encore qu'entrevoir.
Nous savons que la nature l'avait richement doté. Intelligence apte à saisir
tous les problèmes de la pensée, esprit pénétrant et cultivé, caractère
chevaleresque, il s'était annoncé, dès sa jeunesse, loyal dans tous ses
desseins et capable de grandes choses. La grâce était venue fortifier et
perfectionner des qualités si précieuses ; et la foi, en orientant toutes les
facultés de son être, leur avait imprimé un puissant et fécond essor vers le
bien. On en peut juger par ses œuvres. Ses commentaires bibliques dénotent une
vaste érudition ; ses travaux apostoliques, une activité peu commune, soutenue
par une énergie indomptable.
Chez lui, point de contradiction entre la vie publique et la vie privée; point
de ces douloureux contrastes dont le spectacle est si fréquent. Du foyer
paternel à la résidence de Padoue, dans les différentes étapes de sa carrière,
il nous apparaît, aux lueurs de l'histoire, toujours semblable à lui-même, au
sein d'une ferveur croissante, toujours plus fidèle aux appels de la grâce,
toujours plus avide de s'immoler pour Dieu et pour le salut des âmes. Il se
montre si humble et si modeste, que lors même qu'il exerce les plus hautes
prélatures de son Ordre, " il vit au milieu de ses Frères comme l'un
d'eux, le moindre de tous, leur lavant les pieds, descendant aux plus vils
offices, cachant le trésor de science qu'il possède, et se soumettant en voyage
à la direction de ses inférieurs. Il sait que plus on s'humilie, plus on
acquiert de mérites devant Dieu. " A l'humilité il joint la vigilance qui
prévient les chutes, et ce grand esprit de foi qui ennoblit les actions les
plus vulgaires. Il travaille ou prie sans cesse, et veut que l'ennemi du genre
humain le trouve constamment occupé à faire le bien.
D'autre part, il est si pur, qu'il ressemble au lis fleuri dont parle
l'Ecclésiaste et qui embaume toute la vallée; si prompt à l'obéissance, que sur
un signe du fondateur, il abandonne tout et court de Monte-Paolo à Bologne, de
Montpellier à Toulouse; si fervent zélateur de la pauvreté séraphique, qu'il
peut redire, en toute sincérité, avec le Réformateur ombrien : " Deus meus
et omnia : Dieu seul, et c'est assez "; si dévoué à ses frères, que pour
eux il s'oublie lui-même et se dépense sans compter; enfin, si embrasé du feu
de la charité divine, qu'il en est consumé avant l'âge ! Et chez lui, chacune
de ces vertus brille d'un si vif éclat, que lorsqu'on veut tenter une
comparaison, on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, de sa douceur exquise ou
des brûlantes ardeurs de sa charité, de l'empire universel qu'il exerce sur les
éléments ou de son esprit d'abnégation et d'humilité.
Cependant, comme tous les saints, il a sa qualité dominante, sa vertu
caractéristique et distinctive. Elle brille à toutes les pages de son histoire
: c'est le zèle, un zèle supérieur à tous les motifs humains comme à tous les
obstacles. Prêtre, " il a épousé les âmes au fond de la sienne ",
selon la belle expression de Lacordaire ; disciple de saint François, toute sa
vie leur appartient. A vingt-six ans, à l'âge où les autres ne font que se
préparer aux luttes de l'avenir, il est prêt. Pendant le cours de dix années,
il prêche sans repos, sans relâche, sur les côtes ensoleillées de
Les attributs iconographiques du Saint ont varié avec le temps, selon l'idéal
qu'on s'est fait de lui ; mais toujours ils se rapportent à l'apôtre, dont ils
symbolisent la science ou le zèle, la pureté ou l'amour. Au xiiie siècle, il
est représenté un livre fermé à la main; au xive, on y ajoute une flamme; au
xve, un cœur; au xvie, un lis; à partir du xviie, un livre et un lis avec
l'Enfant Jésus.
Arrêtons-nous un instant à considérer une de ces représentations artistiques.
Sur une des faïences émaillées qui ornent le sanctuaire de l'Alverne, le grand
céramiste italien, Luca délia Robbia, a modelé une descente de croix : le
Christ au centre ; saint François à gauche, saint Antoine à droite, des flammes
ardentes à la main, symbole de sa charité. L'œuvre est d'une haute inspiration.
Ce n'est point dans les livres des philosophes, en effet, que le disciple du
Poverello a puisé ses ardeurs séraphiques, pas plus que sa profonde
connaissance du cœur humain. C'est au pied de la croix, dans la contemplation
du mystère des anéantissements divins; c'est à l'autel en buvant à la coupe
eucharistique ; c'est enfin dans cette dévotion au Cœur de Jésus que saint
François d'Assise, le stigmatisé de l'Alverne, " le favori du Sacré-Cœur
", a fait fleurir autour de lui dans les cloîtres de son Ordre.
L'amour est un ravisseur, le plus puissant de tous; il a ravi le cœur du
thaumaturge. Le Verbe incarné mourant sur la croix ou nous donnant son Cœur lui
paraît mille fois plus beau que le Verbe créant d'un mot les deux et la terre
ou faisant trembler les bases du Sinaï, parce qu'au Calvaire il y a plus
d'amour et que l'amour est tout. Chaque jour il se rend dès l'aube à l'école du
Cœur de Jésus, et chaque jour il en sort plus doux, plus humble, plus prompt à
tous les sacrifices. Nous aurions eu grand profit à le considérer de plus près
dans la vie pratique, aux prises avec les ennemis du dedans comme avec ceux du
dehors, homme comme nous, soumis aux défaillances de la nature et passant, lui
aussi, par les angoisses du jardin de Gethsémani ; mais les données
psychologiques nous manquent, et nous n'avons sur ce point qu'une page des
Fioretti : page bien suggestive, il est vrai. Nous l'enchâssons dans notre
récit sans en faire la critique. A quoi bon ? Ne fut-elle qu'une légende, elle
nous paraîtrait encore aussi vénérable que l'histoire, tant elle peint au vif
le Patriarche séraphique et son époque.
" Un jeune homme, de noble extraction, aux habitudes délicates, étant
entré dans l'Ordre de saint François, ne tarda pas à prendre en horreur les
habits grossiers qu'il portait. Une nuit, dégoûté de la vie religieuse et
décidé à rentrer dans le siècle, il descend, s'agenouille un instant, selon sa
coutume, au pied de l'autel, et s'apprête à sortir furtivement du monastère,
lorsqu'il est arrêté par une vision merveilleuse. Une magnifique procession se
déroule devant lui, toute une légion de saints revêtus de brocarts d'or et
marchant deux à deux, au milieu d'une lumière éblouissante et au son des
harpes, et parmi tous ces élus, deux visages plus majestueux et plus brillants.
Il regarde, il écoute, ravi : les chants étaient si beaux, la harpe des anges
si harmonieuse ! — Quels sont ces personnages ? demande-t-il enfin d'une voix
timide. — Ce sont des Frères-Mineurs. — Et ces deux personnages plus
resplendissants ? — Saint François et saint Antoine, emmenant un de leurs
frères au paradis. Mon fils, marche sur nos traces. Porte pour l'amour du
Christ les livrées de la pénitence, méprise le monde, mortifie ta chair,
résiste vaillamment aux assauts du démon, et tu posséderas comme nous la
tunique précieuse et la gloire qui excitent ton admiration. — Raffermi par
cette vision et par ces paroles, le jeune homme chassa la tentation de
découragement qui l'avait assailli, retourna aux rigueurs de la vie claustrale
et y termina saintement ses jours. "
Scène ravissante ! Délicieuse poésie ! Ainsi François et Antoine sont associés
là-haut à la même béatitude, parce qu'ils ont souffert ici-bas pour la même
cause : le maître et le disciple, tous deux aimables et beaux sous l'austérité
de leur bure ; tous deux intrépides défenseurs de l'Église, d'autant plus
puissants qu'ils sont plus dépouillés de tout ; tous deux inséparables dans la
vénération des peuples; tous deux grands, non parce qu'ils ont commandé à la
nature ou entraîné les foules à leur suite par la mâle vigueur de leur
éloquence, mais parce qu'ils sont saints et tout rayonnants de la beauté des
chérubins et des séraphins, de la beauté même de Dieu ; tous deux moissonnés de
bonne heure, à un court intervalle, dans la maturité de l'âge et du talent ! Le
maître disparaît le premier de la scène de ce monde. Le disciple le suit de
près. Il va mourir ! Mais quelle mort ! Dans la force de l'âge et la pleine
possession de ses facultés, en face du ciel entr'ouvert ! Les anges et les
saints vont accourir au-devant de lui, et le Roi même des anges et des saints
va poser sur son front la couronne des élus.
CHAPITRE XIII
MORT ET CANONISATION
Nous sommes en
Dès qu'il eut repris un peu de forces, il se confessa avec de profonds
sentiments d'humilité et reçut l'absolution de ses fautes. Puis rempli d'une
allégresse dont son entourage ne devinait pas le motif, il entonna d'une voix
claire et harmonieuse son hymne favorite : " O Gloriosa Domina : Salut, Ô
glorieuse souveraine ! Salut, ô Vierge élevée par-dessus les astres ! Salut, ô
mère de mon Sauveur ! " Ses yeux demeuraient fixés sur un objet invisible
qui captivait toute son attention. "Que voyez-vous ? lui demandèrent ses
compagnons, étonnés. —Je vois mon Dieu ", répondit-il. Le divin Rédempteur
était veau au-devant de lui, pour lui annoncer que l'hiver des épreuves était
passé et que le paradis, avec ses ineffables délices et son printemps éternel,
allait s'ouvrir pour lui.
Cependant les Frères songèrent à lui conférer le sacrement qui enlève les
dernières taches de l'âme, l'extrême-onction. Il faut être si pur pour paraître
devait Dieu ! " Je possède cette onction au-dedans de moi-même, répliqua
le mourant elle ne m'est pas nécessaire; mais il est bon pourtant de la
recevoir. Pendant qu'on répandait l'huile sainte sur ses mains, il récitait
avec ses Frères les prières liturgiques et les, psaumes de la pénitence. Il
resta ensuite près d'une demi-heure dans un colloque intime avec le Ciel,
expira doucement ; et son âme , affranchie des liens de la chair, s'envola dans
le sein de Dieu. Il semblait dormir; ses membres étaient flexibles, et son
visage " sur lequel semblait errer un sourire céleste ", était celui
d'un prédestiné.
C'était un vendredi, le 13 juin 1231, un peu avant la tombée de la nuit. Le
Bienheureux avait trente-six, ans.
Le merveilleux, qui couronne toute sa vie, jette encore un plus vif éclat sur
son lit de mort et sur sa tombe. A peine avait-il rendu le dernier soupir que
des groupes d'enfants parcouraient la ville de Padoue en criant : c Le Saint
est mort ! Saint Antoine est mort ! " La nouvelle, ainsi jetée d'une façon
insolite, provoqua dans la cité reconnaissante une immense explosion de
douleur. Elle sentait qu'elle perdait en lui le meilleur et le plus illustre de
ses citoyens ; et de là des pleurs et des sanglots. Elle s'est fermée,
s'écriaient les fidèles, cette bouche d'or qui nous charmait ! Elle restera
muette désormais, cette langue bénie qui dévoilait les secrets des consciences
et terrifiait les hérétiques ! — Il n'est plus, répondaient les religieux de
Sainte-Marie et les moniales de l'Arcella, cet apôtre qui était une des
colonnes de l'Ordre, ce thaumaturge qui consolait toutes les douleurs ! "
Aux larmes succédèrent bientôt les contestations. Les reliques du Bienheureux
étaient un trésor dont les Clarisses et les Mineurs, les faubourgs et le
podestat de Padoue se disputaient chaudement la possession. Mais le Saint qui
avait apaisé tant de querelles, finit par calmer également celle-ci. Le désir
qu'il avait manifesté de mourir au milieu de ses Frères, prévalut sur toutes
les compétitions; et après quatre jours de débats, l'évêque d'Assise, jugeant
en dernier ressort, adjugea le précieux dépôt à la résidence de Sainte-Marie,
qui prit un peu plus tard, comme corollaire de la canonisation du thaumaturge,
le titre de " couvent de Saint-Antoine ".
Les funérailles eurent lieu dans la matinée du mardi qui suivit sa mort,
c'est-à-dire le 17 juin. " Malgré un délai si prolongé, remarque un de ses
historiens, malgré même les intenses chaleurs de l'été, le corps béni ne
dégageait aucune odeur cadavérique; tout au contraire, il exhalait un parfum
très agréable, un parfum qui n'était pas de la terre. " De l'Arcella à Sainte-Marie
le parcours est assez considérable. La cérémonie fut longue ; elle fut surtout
imposante. Le podestat et les plus illustres citoyens de Padoue portaient le
cercueil sur leurs épaules. Le clergé, l'Université, les confréries, tout
Padoue était là. L'évêque, don Jacques-Conrad, présidait. Il avait tenu à
donner ce témoignage public d'honneur et de gratitude à celui qui avait
transformé son diocèse. Le cortège s'avançait lentement, à la lueur de mille
cierges, au chant des psaumes et des hymnes sacrées, à travers les explosions
multiformes d'une joie délirante dont les vieilles chroniques vont nous
expliquer le motif.
" Pendant toute la durée du litige et de l'émeute dont l'occasion de la
sépulture fut l'occasion, écrit l'auteur de la seconde Légende, la puissance
thaumaturgique d'Antoine fut tenue comme en suspens; mais sitôt que la sentence
arbitrale eut été prononcée et les esprits apaisés, cette puissance éclata
derechef, et avec plus d'intensité que jamais. — Dès lors, pendant le trajet et
dans tout le cours de la journée, reprend le premier biographe, tous ceux qui
imploraient le secours de leur inoubliable missionnaire, aveugles, sourds ou
paralytiques, tous ceux qui touchaient sa châsse, étaient immédiatement guéris
de leurs infirmités. " Bien plus, au rapport de Jean Rigaud, "
d'autres malades, retenus au seuil de l'église et dans l'impossibilité
d'approcher du cercueil de leur apôtre, par suite de l'affluence et du remous
des fidèles, étaient quand même guéris, en présence de la multitude transportée
d'admiration ".
Don Conrad célébra pontificalement la messe dans la chapelle des Franciscains,
et déposa dans le pourtour du chœur la dépouille de l'ami qu'il pleurait.
Journée de deuil, de grâces et de miracles ! Journée vraiment extraordinaire,
qui éveilla l'attention de toute la péninsule ! Le surnaturel, qui se trouve à
la base de tous les pèlerinages, exerce toujours une irrésistible attraction.
L'humanité est exposée à tant de souffrances et a tant besoin de consolations !
Des processions régulières s'organisèrent à Padoue; les prodiges succédèrent
aux prodiges, et la tombe du thaumaturge, à peine fermée, devint un foyer si
constant d'opérations surnaturelles de tout genre, que l'évêque Conrad s'en
émut et qu'il ne crut pas téméraire de solliciter immédiatement, près du
Saint-Siège, l'ouverture de l'enquête canonique et les honneurs de la
canonisation, De leur côté, le podestat et l'Université adressaient à la curie
romaine une requête appuyée par deux personnages éminents, deux légats pontificaux,
Eudes de Montferrat et Jacques, évêque élu de Palestrina.
Ce ne fut pas une médiocre consolation pour Grégoire IX, au milieu des épreuves
dont son cœur était abreuvé, d'entendre le récit de vertus héroïques et de
prodiges éclatants qui ressuscitaient toutes les merveilles de l'Église
primitive. Il ordonna de commencer, sans plus de délai, les informations
Juridiques et institua à cet effet deux Commissions pontificales : l'une à
Padoue, composée de don Conrad, du Prieur des Bénédictins, Jourdain Forzaté, et
du Prieur des Dominicains; l'autre à Rome, et celle-ci était présidée par un
cardinal français, Jean d'Abbeville, moine de Cluny, successivement abbé de
Saint-Pierre d'Abbeville, archevêque de Besançon et évêque de Sabine.
Au bout de six mois, les dépositions étaient entendues, l'enquête terminée ; et
par une exception peut-être unique dans l'histoire, le successeur de Pierre
promulguait solennellement le décret de canonisation, moins d'un an après la
mort du serviteur de Dieu : exception fondée sur des motifs qu'il a pris soin
lui-même d'insérer dans sa bulle "Cum dicat". " Ayant eu le
bonheur, y déclare-t-il, de connaître l'incomparable apôtre qu'était le
bienheureux Antoine et de jouir de la douceur de ses entretiens, nous avons pu
apprécier par nous-mêmes la sublimité d'une vie toute merveilleuse et toute
sainte; et nous ne voulons pas qu'il soit privé des hommages de la terre,
lorsque le ciel lui-même le glorifie par tant et de si grands miracles. "
La cérémonie eut lieu à Spolète, le 30 mai 1232, au milieu des solennités de
" A la gloire de l'auguste Trinité, en vertu de l'autorité apostolique, et
après avoir pris conseil de nos frères les cardinaux, nous inscrivons le
bienheureux Antoine au catalogue des Saints, et nous fixons sa fête au 13 juin.
"
Il entonna ensuite le "Te Deum", puis l'antienne "O doctor
optime", saluant ainsi publiquement, dans le nouvel élu, le défenseur de
la divinité du Verbe incarné, le vengeur de
L'apothéose et les ovations de Spolète se répercutèrent dans toute l'étendue de
l'univers, excitant un enthousiasme indicible partout où avait passé le grand
missionnaire, à Toulouse, à Limoges, à Brive, à Bologne, à Rimini. Deux villes
pourtant surpassèrent toutes les autres, et se surpassèrent elles-mêmes, dans
l'expression à la fois religieuse et patriotique de leurs hommages, celle qui
lui a donné le jour et celle qui garde ses ossements, Lisbonne et Padoue.
D'abord Padoue, qui attirait sur elle, dans la circonstance, les regards du
Saint-Siège et de toute la chrétienté. Dès le Ier juin, Grégoire IX adressait
aux habitants une épître particulière, très honorable pour eux, d'où nous
extrayons les passages les plus marquants.
" Nous avons reçu avec une affection toute paternelle vos députés et votre
supplique, au sujet de la cause du bienheureux Antoine... Dans les choses de
cette importance, vous le savez, le Saint-Siège ne précipite rien, et il ne se
décide qu'après de longues et mûres délibérations. Mais par déférence pour la vivacité
de votre foi et pour votre attachement soit à notre personne, soit à l'Eglise
romaine, nous avons cru devoir abréger les délais ordinaires, et après avoir
pris l'avis de nos frères les cardinaux et de tous les prélats qui nous
entourent, nous avons inscrit au catalogue des saints l'humble religieux dont
vous possédez la dépouille mortelle. Voulant que la cité de Padoue brille comme
la lumière placée sur le chandelier et devienne l'exemplaire des cites
voisines, nous vous conjurons et vous enjoignons, comme moyen d'obtenir la
rémission de vos fautes, de persévérer dans la crainte du Seigneur non moins
que dans votre inviolable dévouement au Siège apostolique. De notre côté, nous
n'épargnerons rien, Dieu aidant, de ce que nous suggérera notre vive affection
pour vous, pour promouvoir votre bien tant spirituel que temporel.
" Donné à Spolète, le Ier juin, la sixième année de notre Pontificat.
"
Dans la bulle de canonisation, qui suivait de près cette lettre, Padoue n'était
pas oubliée; Grégoire IX y insérait la publication d'une faveur spirituelle qui
était comme la reconnaissance du pèlerinage, antonien. " Désirant,
ajoutait-il, que le sépulcre du thaumaturge qui remplit l'Eglise universelle de
l'éclat de ses miracles, soit l'objet de la vénération publique, nous
accordons, en vertu de la miséricorde divine et de l'autorité des bienheureux
apôtres Pierre et Paul, une indulgence d'un an, à perpétuité, à tous les
fidèles qui, vraiment contrits et confessés, visiteront son tombeau, le jour de
sa fête ou durant l'octave. "
Aussitôt après la réception des lettres pontificales, les Padovanais se mirent
en demeure d'entourer pour la première fois des honneurs liturgiques celui dont
ils ne devaient plus entrevoir l'image qu'à travers les fumées de l'encens, les
lumières et les fleurs. Les préparatifs furent terminés à temps, au gré de
leurs désirs, et les fêtes annoncées eurent lieu le 13juin 1232, un an, jour
pour jour, après la mort du thaumaturge. Elles furent splendides, supérieures à
toute description. Les habitants ne se possédaient pas de joie. C'étaient des
fils acclamant leur père, des captifs remerciant leur libérateur. Dans
l'enceinte de l'église, fastueusement décorée, des milliers de voix chantaient
:
Cieux et terre, océans immenses,
Et vous toutes, créatures de l'univers, bénissez le Seigneur
Qui, en multipliant les miracles d'Antoine,
Accroît dans les esprits l'espérance de la vie future.
Au dehors, à travers les rues tapissées de tentures, de verdure et de fleurs,
pleine effusion et mille transports d'allégresse. On s'arrêtait, on se
félicitait mutuellement. Ce n'était pas seulement de l'enthousiasme, c'était la
délirante ivresse d'une reconnaissance et d'un amour incapables de se
satisfaire; et dès le lendemain de ces fêtes, le sénat projetait d'ériger en
l'honneur du saint thaumaturge un monument digne d'abriter ses ossements bénis.
Mêmes splendeurs un peu plus tard sur les rives du Tage. L'apôtre franciscain
n'était-il pas le Saint de Lisbonne, avant d'être le Saint de Padoue ? Mais,
sur la terre natale, la présence de la famille imprimait à l'explosion des
sentiments un cachet plus intime et plus pénétrant. Présence qu'il nous semble
impossible de révoquer en doute, bien que les documents primitifs n'y fassent
aucune allusion.
Dona Maria était-elle encore de ce monde ? Rien ne nous permet de l'affirmer.
Dans tous les cas, la gloire du fils rejaillit sur le front de la mère et la
suivit au delà de la tombe. Sur le marbre de son sépulcre, on grava une
épitaphe plus éloquente dans son laconisme que les panégyriques les plus
glorieux :
Hic jacet mater S. Antonii :
CI-GIT
La mère d'un Saint ! Honneur à ses cendres ! Nous n'avons garde d'oublier la
première famille spirituelle du thaumaturge, les chanoines de Saint-Augustin.
Ils s'étaient montrés fort irrités de son départ, et n'avaient pas craint
d'exprimer tout haut leur mécontentement. Mais ne leur avait-il pas dit, en les
quittant : " Lorsque vous apprendrez que je suis devenu un saint, vous en
bénirez le Seigneur. " Son mot d'adieu était une prophétie. Dès qu'il fut
placé sur les autels, le vent de la discorde se calma subitement, et les
chanoines rivalisèrent de zèle avec les Franciscains pour chanter les louanges
de leur ancien collègue. Depuis cette époque, un lien sacré et jamais rompu, le
lien d'une fraternelle et réciproque amitié, unit les deux familles
religieuses, et cette union se traduit par un usage touchant, six fois
séculaire. Chaque année, le 13 juin, un chanoine de Sainte-Croix de Coïmbre
monte à Saint-Antoine d'Olivarès, prononce le panégyrique du Bienheureux et
préside tous les exercices du couvent, pour rappeler aux jeunes générations que
de Sainte-Croix est sorti un des plus beaux génies du moyen âge, " une des
lumières de l'Ordre séraphique".
CHAPITRE XIV
PADOUE ET LE SAINT
" Depuis que le thaumaturge est inscrit au catalogue des saints, écrivait
au xiiie siècle le chroniqueur padovanais, il n'a cessé de se montrer l'ange
tutélaire, l'espoir et le protecteur, le refuge et le patron de notre cité.
Plaise au ciel qu'il le demeure toujours ! "
Le désir du chroniqueur s'est pleinement réalisé. " Padoue est comme
Assise, un de ces lieux qu'une seule pensée remplit, qui vivent d'une
tradition, d'un tombeau. Sans doute cette cité savante n'a oublié ni son
fondateur Anténor, ni Tite-Live, qu'elle vit naître, ni son Université, vieille
de six cents ans. Mais ce qui fait l'orgueil du peuple, c'est le souvenir de
saint Antoine, le disciple bien-aimé de saint François. "
Le puissant thaumaturge est vraiment le Saint de Padoue. Là, tout parle de lui,
les monuments et les hommes ; tout conduit à son sanctuaire, tout chante ses
gloires, tout redit, sous une forme ou sous l'autre, l'inscription gravée
au-dessus de sa châsse :
Sa basilique est un des joyaux de l'Italie. Edifiée, croit-on, sur les plans de
Nicolas de Pise, mélange d'art ogival et d'art byzantin, avec son dôme, ses
coupoles ajourées et ses élégants campaniles, elle produit un effet saisissant.
Chef-d'œuvre d'architecture au quel ont travaillé tous les siècles, elle
renferma toutes sortes de richesses artistiques : des bas-reliefs de Sansovino,
des bronzes de Donatello, des fresques de Mantegna et du Titien,, etc.
Trente-six lampes d'or brûlent jour et nuit devant la châsse. L'autel du Saint,
en marbre de Carrare, n'a pas d'égal dans toute la péninsule. Œuvres de génie,
œuvres admirables, mais bien pâles, si on les compare au trésor qui les a
inspirées ! Le dôme lui-même nous en avertit, et sur ses parois on lit le vers
suivant :
Réjouis-toi, heureuse Padoue,
De posséder un tel trésor !
Le trésor, de la vieille cité, ce sont les reliques du Saint, cette langue
incorruptible qui n'a cessé de louer Dieu, ces mains qui ne se sont étendues
que pour bénir, ce corps purifié par la pénitence et transfiguré par l'amour
qui parfois exhale une odeur céleste, gage de sa résurrection glorieuse.
Les Padovanais ont eu conscience, dès le principe, de la valeur du dépôt confié
à leur garde; et le reliquaire de marbre qui le renferme n'est pas autre chose
que le fruit des sacrifices de dix générations, qui ont jeté là le meilleur de
leur âme. Cette splendide basilique n'est pas, en effet, l'œuvre d'une famille
plus opulente, mais de tous et de chacun. Elle nous apparaît ainsi comme l'âme
de la vie publique, le centre des arts et quelquefois le dernier refuge de la
liberté. Son histoire — car elle a une histoire — s'entremêle aux principaux
événements du pays; et chacune de ses colonnes, chacune de ses peintures nous
raconte les joies ou les deuils, les défaites ou les victoires dont elle a été
témoin.
On sait combien les Padovanais sont attachés à leurs franchises municipales.
Ils veillent avec plus de soin encore sur tout ce qui touche à " leur
Saint ", sanctuaire, archives, translation ou distribution de reliques. Aussi,
grâce à leur zèle, nous est-il facile de suivre, à travers les âges, l'histoire
posthume de l'apôtre franciscain.
Commençons par le récit des trois translations que nous offrent les annales de
la basilique.
La première nous reporte au 7 avril
La translation de 1263, étant la première et la plus solennelle, méritait
d'être racontée tout au long. Quant aux deux autres, il nous suffira de les
mentionner brièvement. Le 20 juin 1310, la basilique étant à peu près achevée,
la châsse y est portée par les soins du Général Gonzalve de Valbonne; le 14
février 1350, le cardinal de Montfort la pose sur l'autel qu'elle orne encore
aujourd'hui. Enfin, quatre siècles après, le 20 juin 1745, le cardinal
Rezzonico — évêque de Padoue avant de monter sur le trône pontifical sous le
nom de Clément XIII — ouvre la châsse, fait la reconnaissance des reliques et y
appose son sceau pour attester une fois de plus leur authenticité.
Outre les différentes étapes parcourues par la dépouille mortelle du Saint, les
registres de la basilique ont noté avec une minutieuse exactitude la
distribution des reliques primaires et leur destination respective. Ces
distributions sont d'ailleurs assez rares (tant la ville de Padoue tient à son
trésor !) ; et elles n'ont lieu qu'à la requête de quelque grand personnage ou
bien en souvenir de quelque événement mémorable.
En 1263, on détache du corps deux petits ossements, une partie des cheveux, et
la peau de la tête ; et c'est là comme la réserve qui sert à alimenter la piété
des fidèles. En 1350,le crâne est apporté à Cuges, nous verrons bientôt à
quelle occasion. Vers l'an 1248, une parcelle des reliques de la réserve est
remise à don Pedro, fils de Jean Ier, roi de Portugal. En 1579, Sébastien, roi
de Portugal, obtient un os du bras ; de même l'impératrice Anne d'Autriche, en
i58o, et l'archiduc Ferdinand d'Autriche, en
Padoue, qui fut le berceau du culte antonien, en demeure le centre toujours
fécond. Plus heureuse que Lyon, qui pleure et cherche en vain les restes
mortels de saint Bonaventure, elle conserve intact, sous les majestueuses
coupoles de sa basilique, l'héritage que lui a légué le moyen âge: à gauche,
sur un autel resplendissant de marbres et de dorures, le corps du Saint ; puis,
dans la chapelle absidale, en des reliquaires à part, la langue, la mâchoire
inférieure, un os du bras, un doigt, une dent, les cheveux et la peau, une
tunique, un amict, un manipule et le manuscrit des Sermons dont nous avons
rendu compte plus haut.
La vieille cité est la première à recueillir le bénéfice d'une piété qui ne
compte pas avec les sacrifices. Les cendres des élus recèlent, en effet, un
principe de vie. Sous la rosée de la prière, elles s'agitent, elles germent,
elles s'épanouissent en fleurs : fleurs célestes, bienfaits d'ordre privé, bienfaits
d'ordre public, faveurs surnaturelles de toutes sortes. Avec saint Antoine,
elles sont innombrables. Nous n'en voulons choisir que deux, l'une d'ordre
privé, l'autre d'ordre public, et encore plutôt à titre d'édification que de
preuves.
La première nous offre le touchant spectacle d'une mère en deuil. Elle habitait
tout près du sanctuaire primitif du Saint. Son enfant, un joli bébé de vingt
mois, qu'elle appelait avec amour Thomasino, était tombé dans un bassin et s'y
était noyé. Affolée de douleur, mais en même temps pleine de cette foi qui
transporte les montagnes, elle promit à saint Antoine, s'il lui rendait son
enfant (et c'est le premier exemple de ce genre de dévotion), de donner aux
pauvres une mesure de froment égale au poids de son fils. Puis, elle pria
longuement, jusqu'à minuit. A cette heure, le petit Thomasino sortit tout à
coup des ombres de la mort et tourna ses beaux yeux, où était rentrée la
lumière avec la vie, vers l'auteur de ses jours. On devine le reste, quoique
l'hagiographe ne le dise pas; c'est que, dans la maison, le deuil fit place à
une joie inexprimable.
Voici l'autre fait, l'événement politique de haute portée, avec les
circonstances précises dont l'a entouré le narrateur, Salimbéné, célèbre
chroniqueur du xiiie siècle. En 1246, Padoue était assiégée par le farouche
Ezzélino III, qui avait juré de venger dans le sang des magistrats et des
citoyens leur refus de reconnaître son autorité. Ayant réussi en 1249 à
s'emparer de la ville, il lui imposa un podestat de son choix, son propre
neveu, Ansedisio Guidotti, qui, marchant sur les traces du tyran, commit toutes
sortes d'atrocités et fit décapiter sur la place publique un descendant de don
Tiso, Guillaume de Campo - Sampiéro, un jeune homme de vingt-six ans, coupable
de n'être pas gibelin (14 août1251) ! La terreur régnait sur les deux rives de
Alexandre IV proclama la croisade contre le Néron de
Une nuit, il apparut au Gardien des Mineurs, Frère Barthélémy, agenouillé sur
son tombeau, et lui annonça qu'à l'octave de sa fête, la ville serait délivrée.
Réconfortante prophétie que justifièrent les événements. Le 19 juin 1256, en
effet, l'armée des croisés s'ébranlait ; le franciscain Clarello de Padoue, le
crucifix à la main, les lançait au combat, en leur criant : " En avant, au
nom du Christ, de saint Pierre et de saint Antoine de Padoue ! " Le soir,
ils étaient maîtres des faubourgs ; et le lendemain, le légat pontifical
entrait triomphalement dans la ville, au milieu des acclamations populaires.
Enfin, après sept années de despotisme et de tyrannie, Padoue était libre ! Le
nouveau podestat de la ville et le sénat n'oublièrent point, dans l'ivresse de
leur joie, le Saint auquel ils devaient une délivrance si longtemps attendue. A
titre de témoins du bienfait et d'organes de la reconnaissance publique, ils
décrétèrent que leur céleste libérateur serait le premier patron de la cité,
qu'on lui offrirait une statue d'or représentant la ville, avec une redevance
annuelle de
Padoue a le culte des souvenirs, et, depuis cette époque, le 20 juin est pour
elle, quoique avec moins d'éclat, ce qu'est le 8 mai pour Orléans, la ville
privilégiée de Jeanne d'Arc.
Quant au Néron de
Libération de territoire ou autres secours providentiels, dans toutes ces
faveurs — chose facile à constater — la ville de Padoue a la meilleure part.
Elle le sait, elle se plaît à le proclamer; et si le fameux répons de Julien de
Spire, le "Si quaeris miracula", est devenu chez elle un chant
populaire, compris de toutes les générations, toujours plein de fraîcheur,
toujours nouveau, c'est qu'il est un hymne d'actions de grâces pour des
bienfaits dont la liste ne se ferme jamais.
Ainsi la mort n'a point brisé les liens d'affection touchante et réciproque qui
unissaient le thaumaturge à sa patrie adoptive. Padoue demeure sa ville
privilégiée, aussi bien lorsqu'il est couronné dans la gloire que pendant sa
vie mortelle. C'est sur elle qu'il verse, du haut du ciel, les prémices de ses
bénédictions ; c'est à elle qu'il fait sentir les premiers effets de sa
puissance et de sa bonté. Qui s'en étonnera ? N'a-t-elle pas été la première à
lui rendre le culte d'invocation dû aux serviteurs de Dieu ? Et n'est-ce pas à
elle qu'il a confié la garde de son tombeau ? Elle jouit donc d'une
prédilection justifiée, qui se prolonge, sans s'affaiblir, à travers les âges,
mais sans que les autres pays aient lieu d'en être jaloux , car les faveurs les
plus signalées ne se multiplient pas moins ailleurs que près de la châsse du
thaumaturge. Cornaglio, petite ville de la province de Ferrare, nous présente
un miracle de premier ordre : la résurrection d'un enfant qui s'était noyé dans
un lac ; Bologne (1617), la transformation radicale et instantanée d'un
nouveau-né, d'une monstrueuse difformité, en un poupon plein de grâce et de
charmes : récompense de la prière persévérante d'une mère ; Naples (1682), la
guérison d'une malade, Judith Blanca, atteinte d'un ulcère qui avait résisté à
tous les efforts de l'art et qui disparaît totalement, subitement, à la suite
de la promesse faite par Judith d'aller, pendant treize mardis consécutifs,
prier dans la chapelle du thaumaturge.
Les recueils de Bologne et de Naples, de France et de Belgique, les annales
antoniennes de Lisbonne et de Rome, renferment cent antres prodiges non moins
merveilleux, dépassés eux-mêmes par un privilège plus extraordinaire encore,
celui de faire retrouver les objets perdus. Privilège permanent, universel et
dûment constaté par les graves Bollandistes. Les dépositions des bénéficiaires,
à ce sujet, sont si nombreuses, si convaincantes, que ce serait folie de
vouloir les reléguer parmi les mythes. " J'ai souvent expérimenté par
moi-même, dît l'un d'eux, le privilège de saint Antoine, et je puis, dans une
certaine mesure, appliquer au célèbre Franciscain ce que saint Bernard a dit de
l'auguste Mère de Dieu ; "Que ceux-là cessent de te louer, ô glorieux
thaumaturge, qui ont imploré ton assistance aux heures de détresse, et n'ont
pas été secourus. "
La mission des saints — et c'est là leur récompense — se prolonge indéfiniment
au delà de la tombe. Saint Antoine a été apôtre, un apôtre hors ligne , pendant
sa vie; il le demeure toujours, même après sa mort. Du fond du sépulcre, il
rend encore témoignage à la vérité, il remue toujours les populations ; il les
force à croire au mystère d'une Providence qui gouverne le monde avec ordre et
sagesse, et les prosterne, repentantes, aux pieds du Christ victorieux. Non, la
parole de Grégoire IX, pour être vieille de six siècles, n'a rien perdu de son
actualité. " Le surnaturel qui fleurit sur la tombe des élus, dit-il dans
la bulle de canonisation, est encore une prédication. Par là, Dieu confond la
malice des hérétiques, confirme la vérité du dogme catholique, réveille la foi
prête à s'éteindre et ramène, non seulement les chrétiens égarés, mais les
Juifs et même les païens, aux pieds de Celui qui est la voie, la vérité et la
vie. "
On ne saurait trop méditer ces réflexions philosophiques, qui résument en
termes si précis l'économie de la
Providence surnaturelle dans la répartition des fleurons immatériels
dont elle se plaît à orner, selon les besoins des temps, le diadème des Elus.
Nous laissons ce soin au lecteur. Pour nous, il nous faut, sans nous attarder
davantage, aller de l'avant, poursuivre l'histoire posthume de notre héros, et
de Padoue, sa patrie adoptive, passer en France, son autre pays de
prédilection.
CHAPITRE XV
SON CULTE EN FRANCE
En France, il y a trois lieux, entre tous, qui méritent d'être visités, parce
que la dévotion de nos pères pour saint Antoine y a laissé une empreinte ou
plus profonde ou plus visible. Ce sont les grottes de Brive, puis les villes de
Cuges et de Bourges.
D'abord les grottes de Brive. Immédiatement après la canonisation du Saint,
remarquent les chroniques locales, elles furent consacrées à l'honneur de
l'apôtre qui les avait sanctifiées de ses larmes et de ses prières, et
devinrent un centre de pèlerinage renommé dans tout le Midi. Ce pèlerinage,
deux fois interrompu par la violence des persécutions, en 1565 par les
calvinistes, en 93 par les septembriseurs, a été réintégré de nos jours par Mgr
Berteaud, et les enfants de saint François sont rentrés en possession de la
colline qui excitait leurs pieuses convoitises. L'illustre évêque de Tulle
prononçait, à cette occasion, le 3 août 1874, une brillante allocution que nous
sommes heureux de pouvoir reproduire ici.
" Sur ce rocher solitaire, disait-il, des foules nombreuses venaient
s'agenouiller et prier. Je viens aujourd'hui, moi l'évêque de ce diocèse,
reprendre possession, au nom de l'Eglise, de ce sanctuaire vénéré, de cette
céleste colline. Oui, possession, ce qui veut dire dans le sens étymologique du
mot "session de pied", "sessio pedis". C'est ainsi que les
Romains prenaient possession de leurs nouvelles conquêtes. Mais ce n'est pas
seulement par les pieds que je prends possession de ce lieu béni, c'est par le
cœur, c'est par la tête ! Je me rappelle l'exemple du Prince des Apôtres, qui
fut crucifié la tête en bas, et ce ne fut pas sans raison. C'est par la tête,
c'est-à-dire par l'intelligence, qu'il voulait prendre possession de Rome et du
monde. Eh bien ! ces lieux ont été témoins des soupirs embrasés d'un amant
passionné du Christ, d'un diseur harmonieux qui chantait si bien les Ecritures,
que Grégoire IX le surnomma l'Arche du Testament. Ses commentaires sur les
pages divines sont comme une cithare d'or, comme une lyre harmonieuse, qui
redît les hymnes les plus magnifiques en l'honneur du Verbe incarné, L'Enfant
Jésus, de son doigt gracieux et éloquent, avait touché sa lèvre et lui faisait
prononcer des syllabes d'or.
" Ce chantre superbe, on l'a surnommé Antoine de Padoue. Eh bien ! moi je
veux l'appeler Antoine de Limoges, Antoine de Brive. Il est venu au pays des
Lémovices; il a parcouru ces vallons verdoyants et ces plaines diaprées, il a
prié dans cette grotte délicieuse, encore embaumée de son séjour ; il s'est
désaltéré à cette source limpide qui semblé refléter la pureté de son âme.
C'est ici que le doux et suave Antoine a multiplié les prodiges.
" La première fois qu'il vint au pays des Lémovices, ce grand héraut du
Christ, il commença son discours par ce texte de l'Ecriture ; "Ad vesperam
demorabitur fletus, et ad matutinum laetitia". Comme au temps d'Antoine,
nous avons eu, nous avions encore hier des sujets de tristesse ; mais nous voyons
maintenant luire l'aurore de jours meilleurs. Des foules de croyants sillonnent
la France dans
tous les sens; elles s'en vont chanter le Christ dans les sanctuaires vénérés.
C'est la foi qui renaît, et avec elle l'espérance et la vie.
" Je vois à cette belle fête deux enfants de François d'Assise, doux et
suaves frères d'Antoine, qui vous ont fait entendre leur parole... De la tête à
ses pieds nus, le Frère-Mineur est une poésie vivante, et de sa bouche surtout
peuvent sortir des flèches d'or pour frapper et convertir le pécheur.
" Allons, enfants de saint François ! vous avez acquis aujourd'hui droit
de cité dans ces lieux habités autrefois par l'incomparable thaumaturge votre
frère ; vous avez droit de cité dans cette ville de Brive et dans tout mon
diocèse. Répandez - vous dans toute notre France. Chantez le Christ avec une
bouche d'or ; que votre éloquence soit suave et persuasive. N'oubliez pas
cependant de fustiger l'erreur avec des verges de fer. Dieu hait le mensonge
d'une haine parfaite. Il déteste ce qu'il n'a point fait et ce qu'il n'a pu
faire. "Perfecto odio oderam illos". Avec l'erreur, point de
transaction. Aujourd'hui les hommes ont affirmé un verbe mauvais: Firmaverunt
sibi sermonem nequam. S'ils nous laissent chanter le Christ entre l'église et
la sacristie, ils n'en veulent point dans la vie sociale, comme si, arrivés au
seuil de la vie publique, nous devions rougir des glorieuses prérogatives que
l'Incarnation nous a méritées, jeter nos royales couronnes et désavouer nos
titres splendides de créments du Christ, de dieux par participation ! Pour
vous, louez-le partout, superexaltez-le toujours ; vous imiterez ainsi
l'immortel docteur franciscain, Duns Scot, dont l'Enfant Jésus avait aussi
touché les lèvres harmonieuses, et qui écrivait en tête de son magnifique
commentaire sur l'un des livres des sentences : " In commendando Christum,
malo excedere quam deficere. Quand il s'agit de chanter le Christ, je préfère,
si c'était possible, dépasser le but que de ne pas l'atteindre. "
" Chantez le Christ; louez-le partout. " Il y a vingt-cinq ans que
Mgr Berteaud lançait ce sublime appel à tous les échos de la Corrèze. L'appela été entendu. " La solitude a germé; elle a fleuri comme le lis. "
Les multitudes y sont venues ; elles ont fait entendre tour à tour d'ardentes
supplications et des chants de triomphe, acclamé le Dieu des Francs, Celui qui
est la vie et la résurrection des peuples, et baisé avec respect la trace des
pas de son fidèle serviteur saint Antoine de Padoue. C'est un renouveau de foi
et de piété.
Qu'elles nous ont paru belles, ces grottes ainsi rajeunies, avec leur parure
champêtre d'algues et de lianes grimpantes, leur couronne d'ex-voto, leur
source miraculeuse et leurs foules en prière, les foules du moyen âge !
Des milliers de pèlerins accourus à Brive depuis leur restauration, nous ne
relevons qu'un nom, celui de Mgr Mermillod, évêque de Genève, en raison de la
sympathie que lui ont conquise chez nous son talent oratoire et ses malheurs.
En 1877, il venait, lui la victime des sectes maçonnique et protestante,
s'agenouiller sur cette colline et réclamer du ciel, par l'intercession du
thaumaturge franciscain, une grâce qu'il estimait être un miracle, la cessation
d'un exil aussi cruel à son cœur que préjudiciable aux intérêts les plus sacrés
de ses ouailles. Ceux qui ont eu le bonheur de le voir et de l'entendre dans
ces circonstances, n'oublieront jamais ni l'ardeur de ses prières ni l'accent
pathétique avec lequel il s'écria, dans une émouvante péroraison : " O
grand saint Antoine, patron des choses perdues, faites retrouver à mon pays la
foi que l'hérésie lui a enlevée ! Faites retrouver à mon troupeau son pasteur
exilé ! Qu'il vous fasse retrouver à tous la patrie du ciel, si vous l'avez
perdue ! "
Peu de temps après, ses vœux — du moins en ce qui le concernait personnellement
— étaient exaucés, et les catholiques de Genève le revoyaient à leur tête. Une
plaque de marbre, incrustée dans le rocher, rappelle en ces termes le passage
de l'éminent prélat et la faveur obtenue : " Le cardinal Mermillod, exilé
de Genève, est venu demander à saint Antoine de lui faire retrouver son
troupeau, et il a été exaucé. Gloire au Saint qui fait retrouver les objets
perdus ! "
Les grottes de Brive parlent avec plus d'éloquence de la sainteté et des
bienfaits de l'apôtre franciscain ; mais elles ne sont pas les seules : les
villes de Cuges et de Bourges ont aussi leurs sanctuaire antoniens.
Cuges, petite ville des Bouches-du-Rhône, possède une relique insigne qu'elle
tient de la libéralité de ce cardinal Guy de Montfort, dont nous avons déjà
plus d'une fois prononcé le nom. Il avait été chargé par le Souverain Pontife
de présider les fêtes de la seconde translation des reliques de notre
Bienheureux (14 février 1350). Tombé malade à Cuges et miraculeusement guéri
par l'intercession de saint Antoine, il déploya, dans la manifestation de sa
gratitude, une munificence digne d'un prince de l'Eglise. Au sanctuaire de
Padoue il offrit un superbe reliquaire sur lequel sont gravés, avec ses armes,
ces deux mots suggestifs : "Pater scientise, Père de la science" .
Le cardinal songea ensuite aux habitants de Cuges, et pour les remercier de
leurs soins empressés, il leur réserva le crâne du Saint. Telle est l'origine
du trésor que possède actuellement l'église paroissiale. La chapelle
Saint-Antoine, qui eut l'honneur, la première et pendant deux siècles,
d'abriter le crâne de son glorieux patron, perdit son privilège le jour où la
ville descendit dans la plaine. Elle perdit aussi sa splendeur, et tomba peu à
peu dans un état de délabrement qui contristait les amis du grand thaumaturge.
Mais voici qu'elle est comprise dans le mouvement de renaissance religieuse
imprimé à toute l'Europe par les fêtes du septième centenaire de la naissance
du héros portugais. Elle va, elle aussi, comme tant d'autres monuments
abandonnés, sortir de ses ruines. Dans quelques années, sa tour romane se
dressera, haute et fière, "sur le coteau de Sainte-Croix ; et du faîte de
cette tour, saint Antoine étendra sa main bénissante sur Cuges, Marseille et la Provence.
Bourges, le théâtre présumé du miracle eucharistique,
s'honore à juste titre d'avoir possédé dans ses murs le thaumaturge dont elle a
tant de fois éprouvé le crédit auprès de Dieu. Le clergé de
Saint-Pierre-le-Guillard entretient et développe avec zèle la dévotion à saint
Antoine. Il veille aussi avec un soin jaloux sur le dépôt sacré confié à sa
garde : trois belles reliques du Saint, des plus notables qu'il y ait en
France, après celles de Cuges. Les Franciscains, qui ont une résidence dans
cette ville, viennent en aide au clergé séculier (car Saint-Pierre sert
aujourd'hui d'église paroissiale), et l'antique sanctuaire de Simon de Sully
redevient comme autrefois, à l'époque de la fête du thaumaturge, le rendez-vous
des pèlerins.
N'est-il pas écrit dans l'Evangile que " le Très-Haut se plaît à exalter
les humbles " ? Cette maxime de l'Evangile trouve ici une de ses plus
saisissantes applications. Vivant, le fils de don Martin fuit les grandeurs et
les dignités, auxquelles sa naissance lui donnait un facile accès ; mort, il
est abreuvé de gloire et d'honneurs. Disons mieux : il règne, à côté de saint
François d'Assise, sur les intelligences, les lettres et les arts. Le Titien,
Paul Véronèse, Murillo, lui dédient leurs toiles les plus gracieuses. Le Fr.
Julien de Spire redit ses mérites dans un office rythmé qui est, au témoignage
de dom Guéranger, " une des richesses littéraires du xiiie siècle " ;
et il compose en son honneur une messe dont les suaves mélodies emportent
l'admiration de Jean de Parme. A Rome, les Souverains Pontifes lui assignent
une place d'honneur dans les mosaïques de Saint-Jean de Latran et de
Sainte-Marie Majeure. A Lisbonne, la chambre où il naquit devient un monument
sacré ; elle est transformée en un élégant oratoire qu'embellissent de concert
Alphonse V et le sénat. Jean V, à la veille d'une bataille et pour stimuler le
courage de ses troupes, l'enrôle dans son régiment (1706); et Jean VI,
sanctionnant et complétant ce qu'on fait ses prédécesseurs, le nomme
lieutenant-colonel d'infanterie, dans un diplôme officiel des plus curieux et
dont voici la teneur :
" Le glorieux saint Antoine a contribué, nous en sommes convaincu, par sa
puissante intervention, au rétablissement souvent définitif de la paix dans l'empire
portugais. En conséquence, nous avons résolu de le nommer au grade de
lieutenant-colonel d'infanterie. Il recevra la paye d'usage, des mains de notre
maréchal de camp, Richard-Xavier Cubral de Cunha. Qu'on exécute notre volonté.
Nous avons apposé, à ce décret notre signature royale, de notre main, et le
grand sceau du royaume.
" Donné de notre capitale, le 31 août de l'année 1814, après la naissance
de Nôtre-Seigneur.
" JEAN, roi de Portugal."
Le Brésil va plus loin encore dans les hommages officiels qu'il rend au saint
thaumaturge. Il lui confère le glorieux, titre de lieutenant-général de ses
armées de terre et de mer avec tous les privilèges afférents à ce titre : les
insignes du commandement, le bâton et l'écharpe brodée, les honneurs militaires
et même le traitement. Dans les processions, quand passe la statue de saint
Antoine, les soldats lui présentent les armes, et la musique sonne une marche
spéciale. Chaque année, le trésor public verse au supérieur des Franciscains de
Rio-de-Janeiro, pour l'entretien de l'église du thaumaturge, une somme assez
ronde. Le peuple compte beaucoup, dans les diverses guerres qu'il entreprend,
sur la protection de son invisible généralissime.
Ainsi, des cités fameuses et des nations entières lui reconnaissent sur elles
un droit de suzeraineté spirituelle dont elles ne voudraient à aucun prix
s'affranchir et qui les honore après tout ; car ce droit repose sur le
sentiment le plus noble et le plus spontané qui puisse jaillir du cœur humain :
le souvenir des bienfaits reçus. Padoue, Naples, le Portugal, veulent être
nommés ici au premier rang : Padoue, qui garde les cendres du grand thaumaturge
et le choisit pour son protecteur spécial ; Naples qui l'inscrit au nombre des
défenseurs de la cité; le Portugal qui l'invoque comme le patron du royaume,
des écoles et de la jeunesse.
Pendant ce temps, les cloîtres franciscains des deux mondes exaltent de
préférence en lui l'émule du Séraphin d'Assise, le moine idéal, l'ange de
pureté, 1 apôtre infatigable, l'ami des humbles.
De tous côtés, c'est un concert unanime de louanges auquel toutes les
générations veulent prendre part. Le ciel lui-même y joint sa note harmonieuse,
les grâces et les miracles semés à profusion sur tous les points du globe.
C'est l'accomplissement de la promesse de l'Evangile :"Celui qui s'abaisse
sera élevé. "
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